Crans-Montana: ces grands brûlés qui nécessitent des soins d’une grande complexité

Le Centre hospitalier universitaire vaudois a pris en charge 22 patients suite au drame de Crans-Montana et a fait un point médical ce vendredi après-midi. Ces grands brûlés sont tous soignés aux soins intensifs et leur pronostic vital est engagé. Certains détails des traitements prodigués au CHUV peuvent choquer les lecteurs les plus sensibles Face à l’ampleur du drame et du nombre de patients admis aux soins intensifs le 1er janvier, le CHUV a décidé d’entrouvrir ses portes pour que les médecins et infirmiers impliqués dans les traitements puissent s’exprimer sur la situation extraordinaire que vit l’hôpital lausannois, un des deux centres spécialisés du pays pour la prise en charge des grands brûlés. Claire Charmet, directrice de l’établissement, a débuté par des mots simples, vibrants et poignants: «Nous avons 22 patients, tous identifiés, tous dans un état grave, tous brûlés, tous jeunes». Le silence qui suit cette entrée en matière est pesant. Les visages des six professionnels sont marqués. Et ils disent d’emblée qu’ils ne parleront pas des cas individuels, ni des patients admis dans les autres hôpitaux du pays et à l’étranger. Sur les 119 blessés sortis vivant des flammes du Constellation à Crans-Montana, 22 sont donc accueillis au CHUV, soit un peu moins de 20% de tous les cas. Une charge extraordinaire qui sera réévaluée en continu. Des propositions de transferts ont été déclinées à ce stade en provenance d’Italie, de France, de Belgique et de Pologne, «car nous sommes plutôt bien équipés pour faire face à la phase aiguë actuelle», explique le Dr Olivier Pantet, médecin adjoint du Service des soins intensifs adultes. Si des transferts devaient être réalisés, ils se feront en priorité dans les pays voisins afin de raccourcir le temps de déplacement des blessés. Pour pouvoir accueillir autant de blessés dans un laps de temps très court, le CHUV a dû pousser ses murs. La capacité habituelle d’accueil de tels patients est de 4 adultes et 2 enfants. Une salle, déjà utilisée durant le Covid, a été mise à disposition des soins intensifs pour y accueillir une partie de ces grands brûlés. Tous vont nécessiter une prise en charge complexe, intense et longue. Olivier Pantet précise: «Il faut compter avec trois mois de prise en charge en unité de soins intensifs lorsque 60% de la peau est brûlée». Les jeunes admis dans cet hôpital universitaire ont des brûlures s’étendant entre 15% et 60% de la surface totale de la peau. Et le Pr Anthony De Buys, médecin chef d’unité de chirurgie pédiatrique, d’ajouter: «Dès que l’on dépasse les 20% de peau brûlée chez les adultes et 10% chez les enfants, on parle de personnes gravement brûlées. Et les patients admis jeudi le sont tous». A des degrés divers, mais les soins prodigués sont similaires. Voir aussi: En vidéo – Bougies montées sur des bouteilles de champagne, ce que l’on sait du «flashover» à l’origine de l’incendie au bar Le Constellation à Crans-Montana Tous les tirer d’affaire Pour une simple et bonne raison: ils ont tous des symptômes identiques et leur pronostic vital restera engagé aussi longtemps qu’ils séjourneront dans l’unité de soins intensifs. «Malgré tout, on peut espérer tirer d’affaires tous ces patients en mettant les moyens nécessaires pour le faire», estime Olivier Pantet. Mais c’est un véritable marathon qui débute, pour les soignés comme pour les soignants. Le Pr Anthony De Buys détaille le processus en cours: «il commence par la réanimation respiratoire, puis la réanimation vasculaire, suivie d’un bilan ORL, d’une évaluation de la surface et de la profondeur de la peau brûlée. Ensuite, des examens oculaires sont effectués». Des physiothérapeutes, ergothérapeutes et diététiciens sont également mobilisés. Les équipes qui se succèdent au chevet des blessés sont importantes: une dizaine de professionnels par patient selon les spécialistes du CHUV. Une telle intensité pose évidemment la question de la soutenabilité du dispositif, appelé à durer. Cette prise en charge hors norme s’explique par l’arrivée massive de patients brûlés, et aussi par les caractéristiques de leurs plaies. Le parcours de soins est d’autant plus complexe. A leur arrivée, l’urgence consistait à prendre en charge les problèmes respiratoires: «Ils ont tous inhalé de la fumée toxique, explique Anthony De Buys. Ils étaient intoxiqués au CO (monoxyde de carbone, ndlr) et au cyanure». Le cyanure dans les feux est extrêmement dangereux car il est produit lors de la combustion de matériaux contenant de l’azote (laine, soie, plastiques) et se mélange au monoxyde de carbone pour former une combinaison fatale, provoquant une asphyxie chimique rapide et des arrêts cardiaques. Les fumées contiennent du cyanure d’hydrogène (HCN), un gaz inflammable et toxique qui, combiné au CO, est mortel, nécessitant des mesures d’urgence. Un antidote (de l’hydroxocobalamine) leur a été administré très rapidement à leur arrivée au CHUV. Médicament provenant notamment des stocks des Hôpitaux universitaires de Genève, envoyé en urgence au CHUV tôt le 1er janvier. «Ce médicament est important parce qu’il permet à l’hémoglobine de reprendre de l’oxygène et plus du cyanure ou du monoxyde carbone dans l’organisme», détaille Anthony De Buys. Cette étape critique passée, les soignants ont dû rapidement s’attaquer aux problèmes hémodynamiques: «Au début, les grands brûlés vont relativement bien, puis leur état se dégrade, poursuit Anthony De Buys. Ils se mettent à gonfler. On doit leur administrer beaucoup de liquides pour compenser l’assèchement dû aux brûlures. Mais l’eau au lieu de circuler dans le sang, elle va sortir des vaisseaux sanguins rompus». Ce mécanisme est bien connu et documenté et génère des œdèmes, parfois massifs. «Cela peut encore aggraver les brûlures», relève le spécialiste. Lire aussi: «Mon fils a été touché par les flammes pendant qu’il sortait du bar»: l’Italie mobilisée pour porter secours aux victimes de l’incendie de Crans-Montana Penser aux greffes de peau dès maintenant Une fois les problèmes respiratoires et hémodynamiques stabilisés, soit trois à quatre jours après les brûlures, vient le temps de l’évaluation des dégâts sur la peau. Les risques d’infections sont alors importants. Cet organe agissant comme un protecteur, en son absence, les contaminations bactériennes sont fréquentes, tout comme les septicémies. Entre-temps, les soignants ont également dû doucher les patients, placés en coma artificiel grâce à des analgésiques similaires à ceux administrés en bloc opératoire. Une opération délicate qui permet de laver les résidus de peaux brûlées. «Les problèmes sont donc progressifs, ajoute encore Anthony De Buys. C’est pour ça que la lutte a commencé dès leur arrivée au CHUV. Mais elle peut durer plusieurs jours, voire semaines, parce qu’on va voir apparaître des complications». Le parcours de soins, une fois l’urgence stabilisée, consiste à pratiquer des greffes de peau. «En effet, dès qu’un patient est stabilisé, développe Anthony De Buys, il faut très vite entamer ce processus. Dans les cas de brûlures par flammes, on parle de 1000 degrés, la peau est donc détruite. Il faut donc prélever de la peau du patient et la lui greffer. C’est ce qu’on appelle une greffe autologue. Cette pratique est possible lorsque moins de 40% de la surface de la peau est brûlée. Dès que l’on dépasse ce seuil, ça ne suffit plus. A ce moment-là, il faut mettre de la peau en culture pour obtenir plus de peau autologue. Et cela prend 21 jours. Donc dès ce samedi, on va prélever la peau saine d’un mineur et les équipes d’un laboratoire spécialisé vont pouvoir produire 1500 centimètres carrés de sa peau. Et je la récupérerai dans une vingtaine de jours». Une opération à répéter pour les 22 grands brûlés du CHUV. Et si ces greffes autologues ne suffisent pas, «on a également des techniques de derme artificiel, détaille encore le spécialiste. On a du derme de bovin et de poisson à disposition. Dès le 1er janvier, on a donc commandé des dermes de ce type que l’on emploie pour les grosses plaies. Et dès samedi, on va commencer à faire des traitements chirurgicaux un peu plus agressifs sur les brûlures les plus profondes». Mais le spécialiste se veut confiant: «Cela fait 25 ans que je m’occupe de grands brûlés. Dès qu’ils sont sortis d’affaire, ils peuvent avoir une bonne qualité de vie. Et on les suit, on ne les abandonne pas.» Un encadrement spécifique est prévu après la phase aiguë, mais Anthony De Buys prévient: «Après la phase d’urgence, il y a la phase de cicatrisation, qui va durer plusieurs années. Il est important que les parents aient conscience de cela». Après avoir détaillé la prise en charge et pensé aux parents, le médecin craque. Ses yeux rougissent, les larmes pointent. L’émotion est trop intense. Lire aussi: Crans-Montana: Mathias Reynard, un président de gouvernement coutumier des crises, mais qui ne cache pas son émotion