Très offensive depuis le déclenchement de l’affaire, la défense de Tariq Ramadan franchit une nouvelle étape. Le 3 janvier, les avocats de l’islamologue, qui doit être jugé pour viols devant la cour criminelle départementale de Paris du 2 au 27 mars prochain (une semaine d’audience a été rajoutée par rapport au programme initial) , ont déposé auprès de la première présidence de la cour d’appel une requête en récusation visant Corinne Goetzmann, la juge désignée pour présider les débats. Dans ce document dont nous avons pris connaissance, ils lui reprochent en substance de ne pas avoir répondu à leurs dernières sollicitations et de ne pas avoir reporté cette audience programmée pendant la période du ramadan. Si cette démarche n’a, dans les faits, guère de chance d’aboutir, elle témoigne de l’état d’esprit des soutiens du prédicateur qui ont multiplié les recours. Au terme d’ une longue instruction marquée par de nombreux revirements , le théologien suisse de 63 ans est renvoyé devant la justice pour y répondre de viols commis sur trois femmes entre 2009 et 2016 - de lourdes charges qu’il conteste. La notion d’emprise, âprement discutée, sera au cœur des débats. Mais la décision de la chambre de l’instruction de la cour d’appel du 27 juin dernier, consacrant cette comparution, n’a pas épuisé les démarches de ses conseils. Lesquels ont continué à batailler sur le fond, en amont de l’audience. Des accusations préméditées selon une expertise privée Le 5 mars, ils ont adressé à la présidente de la cour criminelle une première requête aux fins d’ouverture d’un supplément d’information. Cette demande vise, entre autres, les accusations portées par Christelle (le prénom a été modifié) , l’une des plaignantes. Cette dernière a dénoncé une relation sexuelle violente, humiliante et non consentie qui se serait produite dans un hôtel à Lyon (Rhône), en octobre 2009, en marge d’un déplacement de Tariq Ramadan pour une conférence. L’islamologue a toujours contesté cette version, accusant la plaignante de mentir. Et notamment car elle aurait assisté, d’après lui, à sa conférence après le viol allégué. Ce débat n’est pas nouveau. Au cours de l’instruction, la défense de Tariq Ramadan avait produit des photos de l’assemblée au sein de laquelle une femme ressemblant à Christelle apparaîtrait. Mais l’expertise mandatée par les juges d’instruction n’avait pas été conclusive. Les avocats sont revenus à la charge en mars dernier en produisant, au soutien de leur demande de supplément d’information, un rapport d’expertise privée de comparaison photographique confirmant leur hypothèse. En octobre, les avocats de Tariq Ramadan ont adressé plusieurs notes complémentaires à la présidente de la cour. Ils ont demandé à un expert en stylométrie, une technique d’analyse de texte utilisée notamment dans l’affaire Grégory, d’analyser le contenu du blog de Christelle. Sur la base de cette expertise privée, ils soutiennent que la jeune femme aurait prémédité ses accusations. La partie civile déplore un manque d’impartialité À l’issue d’une réunion préparatoire au procès qui s’est tenue le 8 octobre, Corinne Goetzmann avait demandé aux avocats de préciser leurs demandes. Une nouvelle requête aux fins d’ouverture d’un supplément d’information lui a été adressée le 21 octobre. À l’appui de leur requête en récusation, les quatre conseils de Tariq Ramadan (Mes Nabila Asmane, Ouadie Elhamamouchi, May-Sarah Vogelhut et Marie Burguburu) reprochent à la magistrate de ne pas leur avoir répondu. « Le silence gardé par Mme Corinne Goetzmann devant des éléments nouveaux d’une telle importance constitue un fait objectif qui autorise à suspecter un manque d’impartialité de sa part », avancent-ils. Second grief invoqué : la date du procès. Le 4 novembre dernier, fraîchement désignée par Tariq Ramadan, Me May-Sarah Vogelhut avait demandé à la présidente de décaler les débats programmés en mars prochain. D’une part car la pénaliste doit intervenir dans un autre procès à cette période, et d’autre part car les audiences tomberont partiellement pendant le mois du ramadan (17 février au 18 mars). « Il ne fait de doute pour quiconque que mon client observe ce jeûne et qu’il s’en trouvera affaibli physiquement », indiquait Me Vogelhut. Dans leur requête en récusation, les avocats de l’accusé reprochent à la présidente de ne pas avoir donné suite à cette demande de report. « Le seul fait d’envisager de juger un homme dans de telles conditions heurte les principes les plus élémentaires du droit à un procès équitable. Seul un renvoi permettra d’empêcher une atteinte irréversible à l’exercice effectif des droits de la défense », développent-ils. Sollicitée, Me Laure Heinich, qui défend deux plaignantes dont Christelle avec sa consœur Me Laura Ben Kemoun, balaie les arguments de ses contradicteurs. « Les demandes de suppléments d’information ne contiennent rien de neuf. Ces débats ont déjà été tranchés à l’instruction et seront à nouveau débattus devant la cour », évacue la pénaliste, qui reproche par ailleurs à ses confrères de ne pas avoir averti les avocats de partie civile de cette requête en récusation. « Quant à la question des dates d’audience, la présidente leur a répondu lors de la réunion préparatoire qu’elle n’était pas en capacité de les modifier. Elle leur a indiqué que leur demande de renvoi serait, comme c’est la règle, examinée à l’ouverture du procès, poursuit Me Heinich. Sur le fond, j’ajoute que la période du ramadan n’a jamais justifié le renvoi d’une quelconque affaire. » Contactée, la première présidence de la cour d’appel de Paris indique que la requête « sera examinée selon la procédure prévue par le code de procédure pénale » et qu’elle n’appelle, dès lors, aucune observation.