[ Contribution] Président et Premier Ministre au pied du mur : « Gouvernance, clarté et responsabilité au sommet de l’État » (Ousmane Kane)

Le Sénégal traverse une situation inédite et profondément troublante : un exécutif en place, mais dont la ligne de commandement reste floue ; un pouvoir exercé, mais dont la cohérence devient chaque jour plus difficile à discerner. Dans un pays qui a choisi un régime semi-présidentiel, cette confusion au sommet de l’État n’est pas un simple malaise politique : elle constitue désormais un facteur d’instabilité institutionnelle et un frein direct à l’action publique. Depuis plusieurs mois, les Sénégalais assistent à un spectacle déroutant, parfois inquiétant. Sur des dossiers essentiels , loi d’amnistie, composition du gouvernement, reddition des comptes, gestion des responsabilités du passé,  le Président de la République et son Premier ministre envoient publiquement des signaux contradictoires, exposant au grand jour une absence de ligne exécutive clairement assumée. Cette situation dépasse les ajustements normaux d’un début de mandat. Elle installe un doute plus grave : qui décide réellement, selon quelle ligne, et avec quelle autorité ? Lorsque ces questions restent sans réponse claire, ce n’est pas seulement l’exécutif qui vacille, c’est la crédibilité même de l’État qui s’érode. L’ambiguïté peut, à court terme, servir de tactique politique. Mais lorsqu’elle s’installe durablement au sommet de l’État, qu’elle se traduit par des discours contradictoires et des orientations non harmonisées, elle devient une faute de gouvernance. Le Sénégal a atteint ce point critique. La question n’est donc plus de savoir si la situation est inconfortable, elle l’est et chacun le constate mais de trancher clairement : l’exécutif va-t-il se clarifier autour d’une ligne commune et assumée, ou devra-t-il assumer, sans détour, les conséquences politiques et institutionnelles d’un échec désormais prévisible ? Le Sénégal a fait le choix d’un régime semi-présidentiel. Ce choix implique une architecture précise. Quelle que soit la perception d’un Premier ministre présenté comme « super fort », la Constitution est claire : le Président de la République nomme le Premier ministre et peut mettre fin à ses fonctions. Cette réalité institutionnelle ne varie pas selon les rapports de force politiques du moment. C’est dans ce contexte que le Premier ministre a déclaré publiquement, devant l’Assemblée nationale, qu’il ne travaille pas pour le Président de la République mais pour le peuple sénégalais. Cette affirmation mérite d’être entendue. Toutefois, dans l’architecture institutionnelle du Sénégal, servir le peuple ne s’oppose pas à l’autorité du Président : cela s’y inscrit. Le peuple délègue le pouvoir exécutif par l’élection présidentielle, et la Constitution confie au Président la direction de l’exécutif. Le Premier ministre agit donc au service du peuple sénégalais dans le cadre de l’autorité présidentielle, et non en dehors d’elle. Présenter ces deux dimensions comme concurrentes brouille la chaîne de commandement et installe, de fait, deux centres d’impulsion au sommet de l’État, incompatibles avec une gouvernance efficace. Cette confusion est aggravée par une dissonance persistante dans la communication politique et dans la méthode de gouvernance. La parole présidentielle se veut mesurée, institutionnelle et tournée vers l’apaisement, tandis que la parole gouvernementale adopte un ton de confrontation permanente, combatif, parfois assimilable à une logique d’épreuve de force et de mise en accusation. Cette différence produit des messages contradictoires, perçus par les citoyens comme par les partenaires du Sénégal, qui peinent à identifier une ligne politique claire et cohérente. À cette dissonance s’ajoute une divergence de méthode. D’un côté, une approche fondée sur la concertation, le compromis et la gestion progressive des équilibres politiques ; de l’autre, une méthode plus frontale, privilégiant l’affrontement, la pression constante et le rapport de force. Un État ne peut pas fonctionner durablement sur deux philosophies de gouvernance antagonistes. Lorsqu’aucune ligne commune n’est clairement arbitrée et assumée, l’exécutif se fragilise, l’action publique se ralentit et l’autorité de l’État s’en trouve affaiblie. Les effets de cette situation sont déjà visibles. Les décisions structurantes tardent, les réformes sensibles sont repoussées, l’administration temporise, et les ministres hésitent sur la ligne à suivre. Au lieu d’un exécutif concentré sur l’action, on observe un exécutif absorbé par la gestion de ses équilibres internes. Ce n’est pas d’abord un problème d’individus, mais un problème de mécanique de pouvoir. Certains espèrent que le temps finira par résoudre cette situation. C’est une illusion. Le temps ne corrige pas les ambiguïtés au sommet de l’État ; il les installe. L’indécision prolongée au sommet du pouvoir conduit presque toujours à l’échec de l’action publique. Le Sénégal n’est pas un pays ordinaire. Son histoire, sa stabilité et sa place régionale imposent une exigence simple et non négociable : un exécutif clair et cohérent. Le moment est venu de choisir. Soit le Président de la République et son Premier ministre parlent d’une seule voix, gouvernent selon une ligne claire et assumée, et permettent enfin à l’État d’agir ; soit s’ils devront assumer, devant le pays et devant l’histoire, l’échec d’une gouvernance restée dans l’ambiguïté. Ousmane Kane Homme politique, ancien haut fonctionnaire international, juriste et analyste des questions de gouvernance. www.dakaractu.com