Face à un niveau d’endettement critique dans la zone UEMOA, experts et décideurs plaident pour un changement radical de paradigme : faire de la titrisation un pilier du financement du développement. Les chiffres sont alarmants. Au Sénégal, la dette publique a atteint 119% du PIB selon le périmètre de l’administration centrale. Dans l’ensemble de la zone UEMOA, les encours de crédit bancaire dépassent 35 000 milliards de francs CFA, tandis que le déficit de logement dépasse les 3 millions d’unités. À l’échelle continentale, les besoins annuels en infrastructures oscillent entre 130 et 170 milliards de dollars, avec un déficit de financement de près de 100 milliards. « L’ajustement budgétaire à lui seul ne permettra pas d’accélérer suffisamment la baisse du stock de la dette publique », a reconnu le Pr Babacar Sène, conseiller technique du ministre sénégalais de l’économie, lors de la 1ère édition Dakar Business Connect. Une réalité qui pousse les États à explorer d’urgence des leviers complémentaires capables de mobiliser des ressources sans aggraver l’endettement. Sortir de la dépendance à la dette classique « Depuis des décennies, le financement du développement repose sur deux piliers : les budgets publics et les bilans bancaires. Ces deux piliers atteignent aujourd’hui leurs limites », ont observé les experts réunis. En 2025, le Sénégal a survécu grâce au marché financier régional, mobilisant des fonds quasi exclusivement locaux à travers quatre appels publics à l’épargne et des opérations de gestion de dette. Mais cette stratégie trouve ses limites. Benoît, l’un des intervenants, a démystifié la titrisation par un exemple parlant : « quand Alassane vous doit 10 000 francs que vous recevrez dans un mois, mais que vous avez besoin de 20 000 francs aujourd’hui pour acheter un terrain, vous pouvez céder cette créance à Moustapha qui vous donnera l’argent immédiatement. C’est le B.A. BA de la titrisation. » Cette approche diffère fondamentalement de l’endettement classique. « L’endettement, c’est du ‘à peu près’. On vous donne 9 000 pour une dette de 10 000, et vous pouvez tout dépenser au casino. Avec la titrisation, on s’appuie sur des flux réels et prévisibles », a-t-il expliqué. Transformer les flux existants en financement durable Le paradoxe est clair : la valeur économique existe. Des loyers sont payés quotidiennement, des péages sont collectés, des taxes rentrent dans les caisses de l’État. « Ce qui nous manque, ce n’est pas de la valeur économique, c’est un instrument capable de transformer cette valeur en financement durable », ont insisté les experts. La titrisation propose précisément ce changement de paradigme. Il faut déplacer le regard de l’investisseur du passif (la capacité d’endettement) vers l’actif (les flux de revenus futurs), mutualiser les risques, libérer les bilans bancaires et transformer les flux économiques existants en produits financiers attractifs. Pour le Pr Sène, « la titrisation des actifs ainsi que la valorisation et la cession ciblée d’actifs publics non stratégiques constituent des pistes crédibles » face à l’impasse budgétaire actuelle. Des exemples probants en Asie et en Afrique L’Indonésie offre un cas d’école. En 2017, le plus grand opérateur de routes à péage du pays a titrisé les flux de trésorerie de son autoroute dans un contrat d’investissement collectif d’une valeur de 2 000 milliards de roupies indonésiennes. « Cette opération a ouvert la voie à des sources de financement alternatives provenant d’investisseurs internationaux : fonds de pension, sociétés de gestion d’actifs », a souligné le Pr Sène. Le Nigeria et la Thaïlande ont également expérimenté avec succès la titrisation d’infrastructures publiques. Un marché encore embryonnaire dans l’UEMOA Malgré ces succès ailleurs, la titrisation reste marginale dans la zone UEMOA. Depuis 2016, seulement 1900 milliards de francs CFA ont été mobilisés via des fonds communs de titrisation de créances et des sukuk. Au 31 décembre 2024, la Bourse Régionale des Valeurs Mobilières ne comptait que 10 FCTC et deux sukuk, représentant à peine 3,67% et 0,39% de la capitalisation du marché obligataire. Ces chiffres contrastent avec des marchés plus matures comme le Maroc ou l’Afrique du Sud, où la titrisation s’est imposée comme un pilier du financement de l’économie. Trois conditions pour réussir Les experts ont identifié trois prérequis essentiels au développement d’un marché de titrisation mature dans la région : la qualité et la traçabilité des actifs constituent le premier défi. « Dans les marchés développés, les portefeuilles titrisés reposent sur des bases de données auditées, normalisées et standardisées. Le vrai défi pour la zone UEMOA se situe à ce niveau », ont reconnu les intervenants, plaidant pour une accélération de la digitalisation. La gouvernance rigoureuse représente le deuxième pilier. La titrisation implique une chaîne complexe d’intermédiaires : cédant, arrangeur, chef de file, dépositaire, société de gestion etc. Le cadre réglementaire de l’UEMOA, mis en place en 2010 après les leçons de la crise, offre déjà une base solide. La confiance des investisseurs, enfin, reste cruciale. Les investisseurs institutionnels exigent des règles stables, des flux protégés et des recours juridiques clairement définis. Une mobilisation politique encore timide Si les États de la région commencent à s’intéresser au sujet, le passage à l’acte reste limité. Le Sénégal a reçu une délégation de la Banque africaine de développement pour discuter de la titrisation des infrastructures, et le ministère de l’économie travaille actuellement sur des dossiers de recyclage d’actifs en collaboration avec la Banque mondiale. « Il nous reste comme leviers soit d’aller vers ce type d’opérations de titrisation, soit vers des opérations de recyclage d’actifs », a confirmé le Pr Sène tout en précisant que ces réflexions sont actuellement en cours tant au ministère des finances qu’au ministère de l’économie. « Ce forum ne doit pas être seulement un lieu d’échange, mais une étape dans la construction d’une véritable infrastructure de marché », ont rappelé les organisateurs du Dakar Business Connect. L’ambition est de faire de la titrisation non pas un outil ponctuel ou opportuniste, mais une véritable infrastructure au service du développement durable, capable d’aligner capital, développement et stabilité financière. www.dakaractu.com