A une semaine des élections communales, le canton de Vaud s’apprête à renouveler ses autorités dans un climat de mutations profondes. Entre la crise des vocations qui frappe les petits villages et les défis de la densification subis par les centres urbains, le scrutin du 8 mars révèle un canton à plusieurs vitesses. Reportage C’est un rituel démocratique qui, tous les cinq ans, rappelle la complexité géographique et politique du Pays de Vaud. Dimanche prochain, quelque 580 000 électeurs seront appelés à désigner les 1514 municipaux et les 7801 conseillers qui piloteront les 290 communes du canton jusqu’en 2031. L’immense majorité d’entre elles comptent moins de mille habitants, perpétuant une gouvernance de proximité, parfois teintée d’un fort esprit de clocher. Derrière le duel attendu entre blocs idéologiques dans la capitale et les chefs-lieux, le vrai pouls de la démocratie vaudoise bat dans ces localités où l’enjeu est moins partisan que pragmatique. Comment désengorger les axes routiers qui traversent Noville, exaspérant ses habitants tous les jours entre 15h30 et 18h30? Quel visage aura la ville de Gland si elle continue de croître à ce rythme effréné? Comment contrer la fatigue de l’engagement qui vide les listes des petits villages? Durant cette dernière semaine de campagne, Le Temps vous emmène faire le tour d’un canton qui cherche son équilibre. De la difficulté d’être élu dans un petit village de 100 âmes aux batailles de prestige pour la syndicature des grandes cités, voyage au cœur d’une démocratie de proximité sous tension, en partant des villages vers les villes. A la recherche de citoyens prêts à s’engager Commençons ainsi le périple par Bullet, située sur le balcon du Jura vaudois. La commune offre un panorama spectaculaire qui fait la fierté de ses 682 habitants. A l’instar de nombreuses petites localités du canton, ce village n’échappe pas à la crise des vocations politiques qui fragilise les institutions de proximité. Mais la prise en main audacieuse de la secrétaire municipale de Bullet, Anna Rita Ciardo, a permis d’éviter le scénario des listes lourdement incomplètes, comme il s’en trouve ailleurs. En décembre dernier, l’employée communale s’aperçoit que de nombreux conseillers communaux ne se représentent pas. «Je n’en avais que 19, or notre conseil compte 25 élus et 12 suppléants. Certains avaient déjà une vingtaine d’années de politique à leur actif et estimaient que d’autres devaient prendre le relais.» Elle endosse alors d’elle-même la responsabilité d’aller à la recherche de candidats. «J’ai appelé les nouveaux arrivants, ou les ai arrêtés dans la rue, en leur expliquant que c’était l’occasion de s’investir pour leur commune. Certains se sont sentis flattés, d’autres ont préféré réfléchir: tous sont passés me rendre leur réponse. Ce n’était pas mon rôle, mais je l’ai pris à défaut en sachant que l’absence de partis politiques à Bullet nous prive d’instances qui font ce genre de démarches.» La syndic Fabienne Dégailler lui en est très reconnaissante. La démarche a payé: les listes sont désormais quasi complètes. «Ce qui freine les gens, c’est moins la peur de ne pas savoir faire que le temps que risquent de leur prendre les séances et les commissions, affirme Anna Rita Ciardo. Les jeunes générations privilégient le travail, la famille, les loisirs et n’ont pas forcément le sens de l’engagement quasi bénévole.» La prochaine législature sera marquante à Bullet: la commune envisage de fusionner avec Sainte-Croix, résolvant une partie des tracas électoraux. Un tel engagement civique n’a pas eu lieu à Syens, Villars-Epeney ou Corbeyrier, où le manque de candidats à la Municipalité transforme l’élection en casse-tête administratif, obligeant l’Etat à envisager des mesures d’exception. Pour beaucoup, la fonction de municipal, autrefois source de prestige, est devenue un «sacerdoce» mal rémunéré, coincé entre des exigences administratives croissantes et un regard citoyen toujours plus critique. À Syens, près de Moudon, aucun candidat ne se présente à la municipalité lors des élections du 8 mars 2026. — © Christophe Chammartin / Le Temps Lire aussi: Elections communales vaudoises: à Syens, 151 habitants, personne ne veut diriger le village Des axes routiers saturés L’enjeu politique reste d’abord pragmatique, comme on le constate à 80 kilomètres de là, où l’on retrouve Pierre-Alain Karlen, syndic de Noville, prêt à remettre ses insignes après 36 ans à l’exécutif. Pas de problème de relève dans cette ville, mais une échéance électorale qui cristallise de gros enjeux de mobilité. Noville est une commune sentinelle, posée sur l’équilibre fragile d’un delta. Elle regarde le Rhône s’apaiser à ses pieds tout en levant les yeux vers les Dents du Midi et les Rochers de Naye, qui lui rappellent sa stature de porte d’entrée du Chablais. C’est un village de plaine avec une âme de montagne, bien qu’il détienne l’altitude moyenne la plus basse du canton. «La RC780 qui traverse la commune est l’un des dix axes les plus saturés du canton, or nous ne sommes qu’une ville de 1200 habitants, dépeint le syndic. 22 000 véhicules par jour. C’est effarant. L’après-midi à partir de 15h30, ça roule au pas, jusqu’à 18h30. Le samedi, c’est non-stop. L’avènement du Magic Pass nous a fait beaucoup de mal: le dimanche, énormément de personnes traversent par ici pour rentrer des stations de ski. C’est bien simple, le Lidl, idéalement situé sur la route, est classé dans le top 5 de Suisse depuis son ouverture.» Pierre-Alain Karlen, syndic de Noville, dans la maison communale. — © Christophe Chammartin / Le Temps Lire aussi: Elections communales vaudoises: Vevey lutte toujours contre le deal alors que Montreux doit relancer ses affaires dans son centre de congrès rénové Seule pénétrante dans la Riviera, la route cantonale est une veine jugulaire qui draine le trafic romand vers le Valais dès que l’A9 sature. Ici, le flux des hommes ne s’arrête jamais. Cette fameuse «Route du Lac» qui, après avoir serpenté le long des quais de Montreux et traversé Villeneuve, vient fendre la plaine. Gouverner Noville, c’est donc protéger ce silence du delta tout en apprivoisant le grondement du transit. «Je me suis tourné vers le canton à qui la route appartient. On m’a répondu que lorsque c’est engorgé, c’est aux communes de trouver des solutions», soupire le syndic. L’une d’entre elles se nomme «turbogiratoire». «A coup de 120 000 francs, vous transformez votre rond-point classique en deux voies, pour plus de fluidité. Il faudrait en faire trois dans le village. L’autre solution, fortement préconisée par le canton, est d’offrir moins de places de stationnement dans les nouveaux quartiers. C’est une vision dogmatique», tranche l’élu UDC. Toujours sur le territoire de la commune, la route H144 supporte le flux quotidien des 7000 véhicules des frontaliers. «L’avenir passe aussi par la création de plus de places de covoiturage mais le terrain manque.» L’attractivité de la région de la Côte Sur le terrain, les thématiques se fragmentent selon la topographie et la taille des agglomérations. Et si les petites cités ont des problèmes de villages, ces derniers se rapprochent vite de ceux des plus grands bourgs. Sur la Côte et dans le Grand Lausanne, la densification est ainsi devenue le mot qui fâche. La mise en œuvre de la loi sur l’aménagement du territoire (LAT) impose aux élus des arbitrages douloureux, entre préservation du patrimoine et besoin de logements, alors que les zones à bâtir se réduisent comme peau de chagrin. Lire aussi: Elections communales: à Morges, la droite doit confirmer, tandis qu’à Nyon l’après-Rossellat aiguise les appétits La commune de Gland, située stratégiquement entre Lausanne et Genève, n’a pas besoin de choisir son camp. Entre croissance démographique maîtrisée, essor économique porté par des fleurons technologiques et une politique de logement volontariste, la syndic PLR Christine Girod défend une vision pragmatique du dynamisme local. Christine Girod, municipale de la ville de Gland en charge du dicastère Enfance, Jeunesse et Ecoles entre 2011 et 2021, puis à la syndicature depuis cinq ans. — © Christophe Chammartin / Le Temps Gland n’est plus le village des années 1980. Avec 14 200 habitants et 117 nationalités, la commune est devenue un moteur du district de Nyon. Pourtant, lorsqu’on interroge Christine Girod sur l’identité de sa ville, la réponse est sans équivoque: Gland est un trait d’union. «Nous faisons partie du Grand Genève, mais dans la réalité, nos concitoyens sont tournés à 50% vers Genève et à 50% vers Lausanne», explique la syndic. Cette position centrale est une force, mais aussi un défi quotidien en termes d’aménagements et de mobilité. L’un des enjeux majeurs de la prochaine législature réside dans le plan d’affectation communal. Si la croissance démographique a été fulgurante ces quarante dernières années, l’heure est désormais à la consolidation. «L’augmentation de la population n’est pas un but en soi, elle est induite par l’attractivité de la région», tempère Christine Girod. Pour répondre à cette pression, la municipalité mise sur une politique de logement audacieuse: l’objectif est d’atteindre 25% de logements d’utilité publique d’ici 2035-2040. L’idée n’est pas seulement d’accueillir de nouveaux arrivants, mais de permettre aux jeunes de rester dans leur commune et aux seniors de quitter de grands appartements pour des surfaces plus adaptées, sans subir l’explosion des loyers. «Il s’agit de maintenir un équilibre entre les générations. Si l’on perd cette mixité, on perd l’âme de la ville.» Un campus vertical et 1300 entreprises Sur le plan économique, Gland continue d’attirer. La commune compte aujourd’hui 1300 entreprises, allant de l’indépendante à la multinationale. Le projet le plus emblématique reste l’extension du campus de Swissquote. La banque en ligne y construit actuellement une tour qui, à terme, accueillera plus de 1000 employés. Pour Christine Girod, l’arrivée de géants économiques ne doit toutefois pas se faire à n’importe quel prix. «Nous ne pourrions plus accueillir une entreprise de la taille de Rolex, par exemple, ou une autre grande société: nous n’avons plus le terrain disponible pour de telles emprises horizontales», confie-t-elle. La stratégie se tourne désormais vers le secteur tertiaire et la densification intelligente. En échange de ces développements, la municipalité négocie des contreparties directes pour la population, comme des parcs publics au sein des campus privés ou des plans de mobilité stricts. La mobilité reste le point de friction principal dans cette région hyperconnectée. Avec une gare desservie toutes les demi-heures et une proximité immédiate avec l’autoroute, Gland est un carrefour. La municipalité a élaboré un plan directeur de la mobilité comportant 70 mesures, visant à renforcer le maillage des transports publics et à sécuriser la mobilité douce. «On demande systématiquement un plan de mobilité aux entreprises de plus de 200 employés pour favoriser le télétravail ou le décalage des horaires», précise la syndic. Alors qu’elle se représente pour la prochaine législature, Christine Girod aborde l’avenir avec une prudence budgétaire assumée. Si les finances sont saines, elle rappelle que chaque nouvel habitant représente aussi un coût en infrastructures (écoles, canalisations, accueil préscolaire). «On ne peut pas être généreux sans compter. Il faut gérer ce dynamisme avec humilité et anticipation.» Lire aussi: Elections communales: l’Ouest lausannois veut se relever d’une législature chaotique et s’apprête à dire au revoir à des dinosaures de la politique Des pôles urbains rythmés par une forte polarisation idéologique Il faut au fond se diriger vers les plus grandes villes ou la capitale lausannoise pour que tout se cristallise alors en conflits plus idéologiques, plus politiques, voire plus personnels. Environ trois Vaudois sur quatre vivent dans une zone urbaine, la majorité de la population se concentre sur l’arc lémanique et dans le Nord vaudois. D’Yverdon-les-Bains à Vevey ou évidemment Lausanne, les majorités citadines de gauche sont cette année davantage questionnées, titillées parfois, sur des politiques urbaines où le dogmatisme des uns et des autres apparaît plus fortement: stationnement, politique de la drogue, sécurité, transports publics, loyers ou soutien aux commerçants, tout y est discuté de manière plus partisane, parfois au détriment du si loué mais souvent inexistant compromis helvétique. La Grenette, un espace de jeux pour enfants situé à la Riponne ,à Lausanne. — © Arnaud Chastagner / Le Temps / Arnaud Chastagner Le politologue Andrea Pilotti corrobore cette corrélation directe entre la démographie communale et la nature du débat politique dans le canton de Vaud. «Dans les petites localités et les villes moyennes comme Gland, la politique de milice se heurte à un paradoxe croissant: alors que les dossiers techniques – mobilité, aménagement du territoire – exigent une expertise quasi professionnelle, l’appareil administratif reste limité et le recrutement des candidats de plus en plus ardu. Ce pragmatisme de gestion impose souvent de dépasser les étiquettes partisanes pour assurer le fonctionnement quotidien de la commune», soutient-il. À l’inverse, l’espace urbain cristallise des enjeux plus idéologiques, bien que le politologue souligne l’importance grandissante de l’électorat d’opinion, plus volatil. «Ce segment de la population, étant moins fidélisé aux partis, sanctionne plus facilement les postures qu’il juge trop dogmatiques au profit de solutions concrètes aux problèmes de proximité», prétend Andrea Pilotti. Lire aussi: A Lausanne, la droite a un Everest à gravir pour espérer gagner un deuxième siège à la Municipalité Interrogé sur la montée d’une éventuelle défiance entre les centres et la périphérie, il nuance l’idée d’une rupture totale, rappelant que la faible distance géographique en Suisse atténue le clivage socioculturel par rapport aux réalités française ou américaine. «Toutefois, des mesures urbaines emblématiques, comme la généralisation du 30 km/h à Lausanne, agissent comme des révélateurs de vécus divergents, souvent incompris hors de la ville.» Cette tension trouve aujourd’hui une incarnation parfaite dans l’élection partielle au Conseil d’Etat vaudois: le duel entre un socialiste des villes et un candidat UDC des champs. Cet autre rendez-vous électoral du 8 mars ne représente pas seulement un affrontement partisan, mais bien la confrontation de deux visions du monde et de deux ancrages territoriaux qui cohabitent au sein du canton.