Thomas Bläsi s’attaque à l’opacité de la distribution de médicaments pour faire baisser les primes maladie

Ce jeudi, le conseiller national genevois Thomas Bläsi lance une offensive contre les filières et les prix opaques des médicaments. Il dépose cinq textes qui, s’ils sont acceptés, pourraient faire baisser les primes maladie jusqu’à 10% Il n’en est pas à son coup d’essai. La découverte d’un fonds en déshérence constitué grâce aux rabais des pharmaciens accordés aux patients, c’est lui: le conseiller national Thomas Bläsi (UDC/GE), pharmacien indépendant à la ville. Cette fois, il a décidé de frapper encore plus fort. Ce jeudi, il a déposé cinq textes – postulats et interpellations – qui attaquent assez frontalement son domaine d’activité: le système opaque des pharmaciens et des grossistes de la branche. Lorsqu’il a présenté ses projets, pour convaincre certains collègues de les cosigner, un élu lui a conseillé de «porter un gilet pare-balles» à l’avenir. La charge est violente et remet en question plusieurs pratiques bien ancrées. Il s’attaque « aux systèmes d’administration, à la production et aux modalités d’achat des médicaments remboursés » par l’assurance de base. Il demande la « transparence des rabais sur facture obtenus par les grossistes pour les médicaments à charge de l’assurance obligatoire des soins et potentiel de réduction des coûts ». Il relance le débat autour des rabais accordés par les pharmaciens en demandant si « leur participation est encore restituée aux assurés conformément à la loi sur l’assurance maladie? » Il souhaite encore s’assurer qu’il n’existe pas de « facturation indue » entre les frais administratifs des pharmaciens et ceux des assureurs. Enfin, et c’est le sujet le plus sensible, il émet le soupçon « d’entente financière entre Pharmasuisse et Tarifsuisse », faîtières des pharmaciens et des assureurs maladie. Cette salve va agiter la branche ces prochaines semaines, mais Thomas Bläsi se montre assez serein. Entretien. Notre enquête: Exclusif – Comment les pharmaciens se font berner par des comptes d’apothicaires Le Temps: Il y a deux ans, vous dénonciez l’existence d’un fonds constitué grâce aux rabais accordés par les pharmaciens lors de la vente de médicaments. Où en est-on dans ce dossier? Thomas Bläsi: Je ne sais toujours pas ce qu’il est devenu. Il a été évoqué dans un audit du contrôle fédéral des finances l’automne dernier. Et ce rapport relève que son utilisation était assez nébuleuse. Mais je n’en sais pas plus. Il est donc définitivement perdu? Oui. Il était géré par les deux faîtières Pharmasuisse et SantéSuisse et a été critiqué par l’administration fédérale. De plus, les pharmaciens se sont dotés d’une nouvelle convention tarifaire baptisée «RBP V», pour rémunération basée sur les prestations. Ce tarif est entré en vigueur au début de l’année et avec ce changement, le fonds constitué grâce aux ristournes des pharmaciens a disparu des radars. Lire aussi: Le grand flou du revenu des pharmacies L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) est en train de réaliser un rapport sur ces ristournes accordées dans différents secteurs: médecins, laboratoires, industrie pharmaceutique, pharmacies, etc. En savez-vous plus sur le sujet? Il devrait être publié un peu avant l’été. J’ai eu une réunion intermédiaire avec l’OFSP pour qu’il puisse répondre au mieux à mes demandes. Le travail se passe en bonne intelligence même si je suis surpris que l’administration s’intéresse aux prestations commerciales, notamment sur les médicaments non remboursés par l’assurance obligatoire des soins (AOS). Ces prestations ne concernent pas directement les primes d’assurance maladie. C’est un peu paradoxal pour moi. Il y aurait tant à faire sur les médicaments à charge de l’AOS. Ce devrait même être la priorité pour réussir à obtenir un prix fixe. Ce qui n’est pas du tout le cas actuellement. Pourquoi procède-t-il ainsi selon vous? Tout ce qui touche à la constitution du prix du médicament est particulièrement opaque en Suisse. Et il y a une timidité de la part de l’administration à toucher aux prix vitrine des médicaments. Depuis vos interventions parlementaires pour lutter contre cette opacité, vous avez subi de nombreuses pressions. Est-ce que cela vous effraie? Pas du tout. C’est plutôt une source de motivation. Ces pressions ne peuvent être que l’expression d’un défaut dans la cuirasse du système. Cela m’encourage. Tous les politiciens qui répondent aux demandes et aux besoins de leur électorat se doivent d’oublier les intérêts particuliers. Et si faire son travail signifie d’être perçu comme le chevalier blanc d’une cause, alors j’accepte volontiers cette condition. Vous venez également de déposer cinq nouveaux textes sur les médicaments, leur prix, leur réglementation. Quel est votre objectif principal? La transparence. A l’heure actuelle, les questions que je pose n’ont pas de réponses publiques. Ces postulats et interpellations visent également à rétablir des lacunes législatives dans la loi sur l’assurance maladie (LAMal). C’est d’autant plus important que ces vides juridiques rendent possible une augmentation constante des primes maladie. Prenons un exemple concret: les pharmaciens doivent fournir des factures toutes prêtes et exploitables aux caisses maladie. Nous utilisons une infrastructure informatique que nous finançons. Il convient dès lors de s’assurer que ces frais administratifs ne soient pas facturés par les caisses maladie à leurs assurés. Cela dit, mes textes visent avant tout le rendement de la branche et pas les salaires des pharmaciens. Ils ne permettront pas de réduire directement les coûts de la santé, mais devraient faire disparaître ceux qui s’y greffent et qui sont dispensables. Alors que le Conseil fédéral propose une baisse des primes de 1% à horizon 2030, l’ensemble de mes textes permet d’espérer une baisse des primes de 5% à 10% dès demain. Lire aussi: Prix des médicaments: la Suisse doit-elle subventionner l’incapacité américaine à réguler son marché? Vous demandez notamment plus de transparence dans les modalités d’achat des médicaments remboursés par l’assurance de base. En quoi cela est-il important? Une grande partie des médicaments ou certains de leurs éléments que sont les systèmes d’administration, les principes actifs ou les excipients peuvent être produits à l’étranger. Avec des coûts bien moindres qu’en Suisse. Je dois m’assurer de la bonne répercussion de ce gain sur les primes des assurés. Je demande ainsi au Conseil fédéral de s’assurer qu’une portion juste de ce gain soit dévolue à la baisse de primes maladie ou, du moins, à la maîtrise des coûts à charge de l’AOS. Vous vous attaquez également au rôle des grossistes dans la chaîne de valeur des pharmacies et des prix des médicaments. Pourquoi? Dans ce secteur, on a une situation extraordinaire. La LAMal prévoit une restitution des gains obtenus par les prestataires de soins sur les médicaments remboursés. C’est ce qui garantit que le prix d’achat du médicament par le pharmacien ou par le médecin soit fixe. Mais la loi sur les produits thérapeutiques permet aux grossistes d’obtenir des rabais sur facture de la part de l’industrie. Cela veut donc dire que la structure grossiste dans le système de santé suisse peut capturer des avantages et n’a aucune obligation de restitution, contrairement aux pharmaciens. Le grossiste peut ensuite injecter ces liquidités dans sa propre chaîne de pharmacies. Cela revient à contourner la LAMal grâce à une lacune législative, et contre l’intérêt des assurés. Si les grossistes arrivent à obtenir un rabais des fabricants, cela veut dire que le prix des médicaments devrait être plus bas. Non seulement, j’observe un contournement de la LAMal, mais dans cette situation, on pourrait comparer le grossiste à une société écran, lui permettant ce qui est interdit à tous les autres. C’est une faille dans le système. A lire vos textes, et sans le formuler explicitement, vous suggérez une forme d’entente sur les prix. Avez-vous des éléments permettant d’affirmer cela? Disons que j’ai de forts soupçons et cela guide mon action politique. Même si le grossiste peut être une entité juridique séparée, il permet aux chaînes de pharmacies auquel il est lié d’obtenir des liquidités que la LAMal rend inaccessible aux pharmaciens indépendants. On est face à une forme de cartel économique vertical déguisé sous des structures légales séparées, qui profite à certains acteurs tout en désavantagent d’autres. Cette pratique permet aux pharmacies de groupes de s’implanter dans les meilleurs endroits comme elles sont les seules à pouvoir payer les loyers demandés grâce aux rabais sur facture obtenus par leur grossiste auprès des fabricants. Il est dès lors important que le Conseil fédéral s’assure qu’il n’existe pas de coordination ou d’entente financière susceptible de restreindre la concurrence. Pensez-vous pouvoir dégager des majorités au Parlement avec des sujets aussi techniques? Les deux cents conseillers nationaux affirment tous vouloir des baisses de primes. Mes textes sont l’occasion concrète de réaliser cet objectif. Cela dit, leur destinée sous la coupole dépendra de la puissance des lobbies et de la résilience des parlementaires. Lire aussi: L’Etat dépense 6,6 milliards de francs de subsides pour les primes maladie