La justice, l’élection et bien trop de vacarme

ÉDITORIAL. A Genève, l’élection du procureur général rappelle qu’il n’est pas évident d’amener le débat judiciaire dans l’arène politique sans risquer de nuire à l’image de l’institution C’est la dernière ligne droite avant le premier tour de l’élection du procureur général de la République et canton de Genève. Pour l’emporter le 29 mars, l’un des deux candidats doit recueillir la majorité absolue des bulletins valables, y compris les bulletins blancs. Soit 50% et une voix. Sinon, ce sera reparti pour un second tour, le 3 mai, et celui qui aura obtenu le plus de suffrages sera élu sans autre calcul. Et contrairement à ce que beaucoup pensaient en voyant la différence de carrure et d’expérience entre Olivier Jornot, le sortant libéral-radical, et Pierre Bayenet, son rival de SolidaritéS, l’issue est loin d’être jouée d’avance. De multiples inconnues Le premier s’est fait beaucoup d’ennemis, même dans son camp – et c’est plutôt bon signe à ce poste –, en menant une action sans compromission vis-à-vis des dérapages de politiciens ou de policiers. Sa longévité et son style très tranchant ne favorisent pas non plus la popularité. Autant dire que le bulletin blanc, signe de défiance ou moyen de limiter un score trop stalinien qui conforterait une tendance à l’absolutisme, est susceptible de gagner les fâchés et autres fatigués ne se retrouvant pas non plus dans le programme flou, voire mouvant, du challenger de l’extrême gauche. Lire aussi: Olivier Jornot ou Pierre Bayenet comme procureur général? Ce qu’en disent les partis politiques genevois Pierre Bayenet, qui avait échoué il y a douze ans face au même procureur général et avec la même critique de sa politique trop ferme vis-à-vis des petits délinquants en situation irrégulière, bénéficie cette fois d’un soutien bien plus large. Un camp qui sait se mobiliser lorsqu’il s’agit de conquérir un poste, peu importe si le fauteuil en question incarne la répression et ne devrait en toute logique pas trop tenter la gauche. Dans cette configuration, un faible taux de participation (celui-ci était de 10,8% le 18 mars) peut encore favoriser ceux qui auront réussi à mieux motiver leurs troupes. Démagogie et invective En attendant le résultat, la perplexité gagne le monde judiciaire qui a déjà fait l’expérience traumatisante d’un procureur général pas du tout taillé pour la fonction. Une charge qui revêt une importance toute particulière à Genève, avec des prérogatives plus étendues qu’ailleurs. C’est aussi pour cela que l’élection populaire (aussi lorsqu’elle est tacite), garante d’un meilleur équilibre entre pouvoirs qui tirent ainsi leur légitimité de la même source, est choyée, au même titre qu’un bien rare et précieux. Mais l’exercice de la campagne est délicat et il a un revers. Comme lorsque le débat, sur un plateau télévisé, en présence d’adeptes chargés d’applaudir chaque saillie, tourne à la démagogie et à l’invective, avec le risque d’écorner durablement l’image du Ministère public et de l’institution judiciaire. Il faut espérer que le mode d’élection sorte indemne de tout ce vacarme.