Le Temps
Ces dernières années, de nombreuses associations dénoncent le test de nage forcée (TNF) à travers le monde. La Ligue suisse contre l’expérimentation animale et pour les droits des animaux (LSCV) a lancé une campagne nationale contre cette expérience cruelle, actuellement utilisée à l’Université de Lausanne, celle de Zurich, et à l’EPFL. La validité scientifique de ce test est remise en question depuis des décennies. Son utilisation est un gaspillage d’argent public et de vies animales «Un test aussi peu prédictif et pénible pour les animaux peut et doit être immédiatement abandonné. Cela n’aurait aucune conséquence négative.» C’est ce qu’affirme l’experte du sujet Emily Trunnell. Directrice de recherche pour la promotion et la diffusion des sciences au département des enquêtes en laboratoire pour PETA, elle a corédigé un rapport sur le test de nage forcée (TNF). Pour rappel, ce test consiste à plonger un rongeur dans un bocal cylindrique rempli d’eau, sans issues, aux parois totalement lisses. Pendant plusieurs minutes, il nage frénétiquement, paniqué, s’épuise, puis s’immobilise, en gardant le peu d’énergie restant pour maintenir sa tête hors de l’eau. L’expérimentateur sort alors l’individu du contenant. L’expérience est terminée. Le rat (ou la souris) sera euthanasié plus tard. Développé dans les années 1970, l’objectif de ce test est d’observer le comportement de l’animal et de tenter de développer des traitements contre la dépression. Utilisé dans la recherche liée au cerveau, il est aussi appelé test de Porsolt ou Forced Swim Test. Il mesure la persévérance ou le désespoir du rongeur face à une noyade certaine, afin d’évaluer son état mental. Non sans rappeler certaines méthodes de torture bien établies reposant sur des simulations de noyade, ce test est classé comme degré de gravité 3, le plus haut degré possible de contrainte et de stress pour les animaux selon la classification suisse. Globalement, les résultats obtenus avec ce test peinent grandement à contrebalancer sa cruauté certaine. Pour Emily Trunnell: «La découverte moderne d’antidépresseurs ne repose pas sur le TNF, et ce test n’a jamais permis de prédire le succès clinique. Il n’apporte absolument rien.» La scientifique ajoute: «Les médicaments neuropsychiatriques ont un taux d’échec astronomiquement élevé, qui a été largement attribué à de mauvais modèles animaux précliniques. De plus, les défis que doivent affronter les humains souffrant de dépression et d’autres troubles mentaux impliquent généralement des facteurs de stress sociaux complexes tels que les relations personnelles ou les finances, pas des situations de quasi-noyade.» Une validité scientifique remise en question depuis des décennies Pourtant, ce test cruel est encore utilisé dans plusieurs laboratoires universitaires suisses. En 2023, près de 2000 animaux étaient concernés par cette expérience, selon l' OSAV . Pourquoi continuer à avoir recours au test de nage forcée, malgré sa faible validité scientifique? Gary Domeniconi, doctorant en approches moléculaires du vivant à l’EPFL, rappelle que «pour pouvoir publier, des expériences sur les animaux sont parfois inéluctables selon certains standards académiques, et les chercheur·euse·s sont donc contraint·e·s de mener ces expériences. Quel que soit leur bon vouloir, les intérêts des animaux passent systématiquement au second plan face à la potentialité d’obtenir un résultat en menant une expérience. C’est le cas, notamment, des expériences impliquant le test de nage forcée, dont la cruauté est indiscutable et dont l’efficacité et l’utilité sont grandement remises en doute, même par les personnes qui le pratiquent.» Emily Trunnell complète ce constat: «Le test de nage forcée (TNF) est aussi scientifiquement invalide aujourd’hui qu’il l’était en 1977. Le plus grand obstacle est probablement la tradition académique bien ancrée, c’est-à-dire l’inertie d’un expérimentateur qui utilise le TNF depuis des décennies et qui forme donc ses étudiant·e·s diplômé·e·s à l’utiliser, perpétuant ainsi la tradition.» L’une des expériences les plus contraignantes pour les animaux Si le nombre d’animaux utilisés dans les laboratoires a baissé de 12% en 2024 en Suisse, ce chiffre fluctue depuis trente ans. Et bien plus inquiétant: les expériences de degré 3, les plus douloureuses et contraignantes pour les animaux – dont fait partie le test de nage forcée – sont quant à elles à leur plus haut niveau depuis vingt-cinq ans. La campagne de la LSCV s’intéresse en premier lieu aux universités et hautes écoles, car ces expériences cruelles y sont financées par l’argent des contribuables. Mais le secteur privé aussi a recours au TNF. De nombreuses entreprises pharmaceutiques, telles que Sanofi, Bayer, Pfizer, Roche et d’autres, se sont pourtant déjà engagées à ne plus utiliser ce test. Novartis, dont le siège est à Bâle, n’a pas encore annoncé publiquement une telle décision et n’a répondu à aucune des dizaines de sollicitations envoyées au cours des derniers mois. Évolution du nombre d’animaux utilisés dans des expériences de degré de gravité 3 en Suisse — © OSAV Un gaspillage de vies animales et d’argent public Sébastien Moro, vulgarisateur scientifique spécialisé en intelligence et en comportement animal, rappelle que «les rongeurs sont omniprésents dans les laboratoires: dès qu’il s’agit d’étudier la dépression et les médicaments pour la traiter, les rats et les souris ne sont jamais très loin. En effet, les rats sont des animaux émotifs. L’un des tests les plus connus, c’est le test de nage forcée, aussi appelé test de désespoir comportemental.» L’auteur, dont le dernier ouvrage – Scélérats! – s’intéresse à cette espèce animale, fait savoir que «ce test est critiqué de tous les côtés: éthiquement, parce qu’il provoque une peur de la noyade et un stress énorme, et scientifiquement, parce que son lien avec la dépression humaine est très discutable. En plus, on ne sait même pas vraiment pourquoi les rats arrêtent de se débattre. Il pourrait y avoir plein d’autres raisons que simplement le désespoir. Tout ça, alors qu’on sait que les rats sont des animaux très sociaux, empathiques, joueurs, intelligents et dotés d’un monde intérieur bien plus riche que ce qu’on a longtemps pensé.» En effet, les animaux pourraient arrêter de lutter simplement pour économiser de l’énergie, ou à cause de facteurs tels que la souche, l’âge, le sexe des animaux, la profondeur ou la température de l’eau, la taille des bassins et d’autres variations procédurales d’un laboratoire à l’autre. Ces expériences sont financées par nos impôts. En Suisse, la recherche menée sur les animaux est soutenue à hauteur de 100 à 200 millions de francs par année selon les estimations. En parallèle, seules quelques centaines de milliers de francs sont allouées aux méthodes de remplacement. Un tel gaspillage de fonds publics et de vies animales est intolérable. Car si plus de 500 000 animaux ont été utilisés en 2024, ce sont plus d’un million d’individus qui sont tués par année si l’on compte les animaux dits «excédentaires» ou «surnuméraires». Il s’agit de ceux qui sont importés ou nés en animalerie et qui n’ont pas les bonnes caractéristiques génétiques pour être utilisés dans des expériences. Etat des lieux mitigé en Suisse et manque de transparence De nombreuses hautes écoles à travers le monde se sont déjà engagées à ne plus avoir recours au test de nage forcée. En effet, une trentaine d’universités – Au Royaume-Uni, au Canada, aux Etats-Unis ou en Colombie – ont déjà annoncé publiquement avoir abandonné cette expérience controversée. En Suisse, nos institutions sont en retard. La LSCV contacte régulièrement les universités et hautes écoles suisses afin de dresser un état des lieux de l’utilisation du TNF dans le pays et d’interviewer des chercheur·euse·s. En effet, des demandes d’autorisation d’expériences incluant le TNF peuvent être déposées à tout moment par des chercheur·euse·s. Actuellement, le test de nage forcée est mené à l’Université de Lausanne, à l’EPFL et à l’Université de Zurich. Mais cela ne signifie pas qu’il ne sera pas utilisé à l’avenir dans d’autres universités et hautes écoles. L’Université de Fribourg, celle de Genève et l’EPFZ, par exemple, y avaient encore recours récemment. Aucune d’entre elles n’a pour le moment accepté de déclarer publiquement qu’elle abandonnait l’utilisation du TNF, comme l’a notamment fait l’ Université de Bristol en 2025 . Le responsable de la communication de l’Université de Zurich a précisé que le TNF n’était pas utilisé pour la recherche sur la dépression, mais «pour la recherche ciblée sur le stress afin d’induire un état de stress chez les jeunes souris, déterminer l’impact sur leur cerveau et leur santé physique à l’âge adulte, et étudier les mécanismes moléculaires». Pour Emily Trunnell, que le TNF soit mené pour la recherche sur la dépression ou pas ne change rien, car selon elle, «bien que le TNF soit évidemment stressant pour les animaux, il ne reproduit pas les types de facteurs de stress que les humains ressentent généralement». L’Université de Lausanne a refusé début mars un stand d’information sur le campus et n’a pas donné suite aux demandes de rencontre, d’interview ou d’organisation de débat public. Quant à la porte-parole de l’EPFL, elle a indiqué sans ambages qu’elle déconseillait aux scientifiques de répondre aux questions de la LSCV. Des propos et des actes peu en phase avec les engagements qui incombent aux signataires de l’accord STAAR (Swiss Transparency Agreement on Animal Research) , soit la plupart des hautes écoles suisses, avec l’EPFL en cheffe de file. En effet, signer cet accord engage les universités à faire preuve de la plus grande transparence avec le grand public et les médias. Pourtant, l’EPFL ne semble pas respecter cet engagement. Réponses encourageantes de L’Université de Berne et du 3RCC Certaines réponses étaient particulièrement prometteuses. L’Université de Berne, où le test de nage forcée a déjà été mené par le passé, a par exemple répondu ceci début février 2026: «Aucun test de nage forcée selon Porsolt n’a été effectué en 2025 et n’est actuellement en cours. De tels tests ne seraient pas approuvés par le Bureau de protection des animaux. Si un chercheur demandait à effectuer un tel test, le Bureau lui demanderait de choisir une méthode alternative.» De son côté, un responsable du Centre de compétence suisse 3R (3RCC) a indiqué fin février 2026 que, à la suite de la pétition lancée par la LSCV, il allait partager prochainement une prise de position avec le public. Deux élues prennent le sujet en main au niveau cantonal et fédéral Le 17 mars 2026, la députée verte Valérie Zonca a déposé une interpellation au Grand Conseil vaudois intitulée «Recherche scientifique & Test de nage forcée: une science qui prend l’eau». Pour elle, «l’expérimentation animale est encore très méconnue. C’est un sujet rarement abordé car on sait très bien que cela est peu défendable en termes d’éthique. Le test de nage forcée représente un cas typique d’expérimentation qui pourrait être évitée, sans mettre en péril la recherche.» Quant à ses attentes à la suite du dépôt du texte, l’élue explique: «J’espère que cette interpellation contribuera à mettre en lumière une réalité préoccupante, à savoir que de nombreux animaux sont encore exploités dans la recherche alors que leur mort pourrait être évitée. J’espère que les institutions de recherche vaudoises emboîteront le pas aux organisations ayant déjà banni le test de nage forcée.» Au niveau fédéral, c’est la Conseillère nationale verte vaudoise Léonore Porchet qui s’intéresse au test. Elle a déposé une motion intitulée «Pour une interdiction du test de nage forcée», le 20 mars 2026. Pour elle, «la souffrance animale est inacceptable en tout temps, mais quand elle n’amène en plus aucun bénéfice pour les humains, nous dépassons les limites du supportable.» Ce qu’elle vise avec ce texte? «Simplement stopper ces expérimentations cruelles et inutiles.» Il est temps que les institutions suisses évoluent et mettent tout en œuvre pour développer une recherche éthique, moderne et efficace. Et un tel progrès passe par un meilleur soutien financier des méthodes de recherche sans animaux, mais aussi une volonté politique. Journée de sensibilisation et manifestation à Lausanne le 9 mai Pour que la population puisse être davantage informée et outillée pour se faire son propre avis sur le test de nage forcée, la LSCV a lancé une pétition , déjà signée par près de 10 000 personnes. L’association organise également une journée de sensibilisation le 9 mai 2026, avec un programme riche. Moment fort de ce samedi-ci: une grande manifestation dans les rues de la ville pour dénoncer ces expériences cruelles. Le départ se fera de l’esplanade de Montbenon à 16h et finira à la Place de la Riponne, vers 17h30. Des prises de parole de personnalités publiques auront lieu tout au long du parcours. Un brunch, une table ronde avec des élu·e·s et des scientifiques, ainsi qu’une exposition d’artistes auront également lieu ce jour-là à Pôle Sud pour compléter le programme. Puis des concerts de musicien·ne·s engagé·e·s viendront clore cette journée. Plus d’infos sur: www. LSCV. ch
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