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Reportage/Tabagisme : Ces femmes qui s’empoisonnent… et exposent leurs enfants | Collector
Reportage/Tabagisme : Ces femmes qui s’empoisonnent… et exposent leurs enfants
Fraternité Matin

Reportage/Tabagisme : Ces femmes qui s’empoisonnent… et exposent leurs enfants

Au quartier Énergie Solaire de Bingerville, le calme tranche avec l’agitation des maquis populaires d’Abidjan. Ici, les établissements se veulent discrets, presque feutrés. Dans un restaurant-bar niché à proximité du centre commercial Gbagba, la musique douce accompagne les conversations. Le décor, soigné, mêle bambou de Chine, tableaux artistiques et fauteuils confortables. Un cadre prisé par une clientèle en quête de tranquillité.Ce dimanche du 19 avril matin, malgré une pluie persistante, l’établissement affiche complet. Aux commandes, Geneviève B., une quarantaine d’années, teint ébène, dreads marrons sur la tête. Le rouge à lèvres délicatement appliqué, relève l’éclat du sourire de cette patronne très accueillante. Elle orchestre avec énergie le service. Elle s’affaire à servir aux clients du Placali à la sauce djoumgblé, soutenue par des serveurs et serveuses qui font d’incessants allers et retours entre la cuisine, le comptoir et les différentes tables. Derrière le sourire accueillant de Géneviève B, se cache pourtant une réalité plus sombre : une dépendance au tabac née de blessures profondes.Quand la détresse mène à la cigaretteAncienne caissière dans une banque, Geneviève B, a vu sa vie basculer il y a 5 ans, à la suite de drames familiaux. Le décès de sa mère, la dépression de son frère et des violences conjugales ont fragilisé son équilibre. Au point de démissionner de son poste pour se reconvertir dans la restauration à l’aide son épargne.« J’avais de sérieux soucis, mon frère a fait une dépression, lorsque ma mère est décédée d’insuffisance rénale. Tout cela m’a profondément bouleversée », laisse entendre la restauratrice, avant de poursuivre : « Et comme cela ne suffisait pas, mon fils unique de 14 ans, né quand j’étais au lycée, a fait une fugue, parce qu’il ne supportait plus de voir mon mari me battre fréquemment...Il a ainsi arrêté ses études. Vraiment, c’était difficile ! », raconte-t-elle. Initiée par une cousine fumeuse, elle a progressivement adopté la cigarette, convaincue qu’elle pourrait y trouver un apaisement. « Chaque fois qu’elle voulait fumer au volant, je lui allume le briquet pour lui faciliter la tâche. Elle et ses amis ont réussi à me convaincre que la cigarette pouvait m’aider à oublier mes soucis. C’est ainsi que j’y ai pris goût et aujourd’hui, il m’est difficile d’arrêter », regrette-t-elle avant d’ajouter : « Je fume entre quatre et six cigarettes par jour. Je n’ai jamais fumé en présence de mes clients. Ils ne le savent pas. Je ne fume que quand je suis avec mes copines ou seule », confie-t-elle à voix basse, à l’abri des regards.Lors de notre entretien, elle n’hésite pas à nous présenter son fils qui travaille avec elle comme serveur dans le bar du restaurant. « Quand je le récupérais, mon fils était devenu plus fumeur que moi », avoue-t-elle.En effet, son fils, Geoffroy Winy, 22 ans, n’a pas échappé à cette spirale. Après une fugue à l’adolescence et une vie dans la rue, il a lui aussi sombré dans la consommation de tabac. « Je dormais parfois dans la rue, vers le marché de Marcory, avec mes amis. C’est avec eux que, j’ai appris à fumer. Aujourd’hui, Je fume un paquet par jour », reconnaît-il, sans mesurer pleinement les conséquences.Tout comme sa mère, le fils avoue s’être adonné à la cigarette, pour y noyer ses soucis et surmonter les dures épreuves de la vie dans la rue. Si Geoffroy Winy affirme sans sourciller que la cigarette n’a aucun impact sur sa santé, ce n’est pas le cas de sa mère qui dit regretter d’en être aujourd’hui accroc. Son souhait le plus ardent est d’arrêter de fumer.Des effets bien réels sur la santéContrairement à son fils, Geneviève B ressent déjà les impacts du tabac. Fatigue, douleurs physiques, complications gynécologiques : les signaux d’alerte s’accumulent. « La consommation de la cigarette me fatigue énormément. Surtout quand je l’associe à l’alcool. Je ressens parfois des douleurs au niveau des hanches. J’ai fait des fausses couches... Je pense que la cigarette y est pour quelque chose », confie-t-elle, avec amertume.Toutefois après avoir consulté son gynécologue, le spécialiste aurait conclu à des myomes dus à une mauvaise alimentation. Mais elle, reste convaincu que le tabac y est pour quelque chose. « Je me suis remise avec un autre homme, mais je n’ai pas eu la chance d’avoir un enfant pour cause de fausses couches. La consommation de la cigarette, devrait en être la cause », se convainc-t-elle. Son amie ‘’Juju’’, fumeuse depuis l’adolescence, venue la saluer de retour de la messe, partage le même constat. « On sait que ça tue, mais arrêter est difficile », admet-elle. Comme beaucoup, elle a commencé par mimétisme, influencée par son environnement familial.Vêtue d’une salopette short qui mettait en valeur ses jambes de mannequin, cette dame, la quarantaine comme Geneviève B, est une fumeuse précoce. C’est à 14 ans, avoue-t-elle, qu’elle a commencé à fumer. Était-ce pour calmer sa nervosité qui la pousse souvent à se disputer avec son entourage ? Juju en est convaincue, c’est pourquoi elle a décidé d’arrêter de fumer. Mais la privation n’a duré que deux mois.Elle raconte également ce qui l’avait entraînée dans la cigarette : « J’ai grandi à Cocody, mon père fumait, ce qui me donnait envie de faire autant. Mais le jour où il a su que je touchais à la cigarette, il s’est fâché contre moi. J’étais donc obligée de fumer dans les boîtes de nuit et les maquis. D’un seul bâton par jour au départ, j’ai fini par fumer tout un paquet de cigarettes, à l’adolescence », raconte-t-elle, avant de demander une bouteille de bière au serveur, pour marquer une pause.Juju, qui prend un réel plaisir à échanger avec nous, va plus loin : « C’est une triste réalité, la cigarette tue, mais j’ai du mal à y renoncer », reconnait-elle. Grossesse et tabac : un danger pour l’enfant**media[278644]**Les spécialistes sont formels : la consommation de tabac pendant la grossesse expose le fœtus à de graves risques. ‘’Juju’’ évoque le cas de l’une de ses tantes, aujourd’hui septuagénaire. Arrivée très tôt en Europe, elle s’est précocement adonnée à la cigarette. L’un de ses enfants est né trisomique. Une autre, à 15 ans seulement, est mère de deux gosses. Tout comme sa mère, elle est accroc à la cigarette.Après notre entretien avec Géneviève B, cap sur l’Unité de sevrage tabagique du Chu de Cocody. Et là nous échangeons avec des femmes qui viennent chercher de l’aide pour arrêter. Après plus de cinq années passées à fumer, Mariama K., ancienne fumeuse, témoigne : « Mon bébé est né avec une malformation ». Binta S., elle, évoque des complications nécessitant une intervention chirurgicale dès la naissance de son enfant. « À sa naissance, mon bébé n’arrivait pas à uriner. Il a fallu l’opérer. C’est connu, les femmes qui fument alors qu’elles sont enceintes, font courir de gros risques à leurs enfants », lance-t-elle.Le piège du tabagisme passifMême sans fumer, les femmes enceintes restent exposées. Le tabagisme passif constitue une menace réelle. « Une patiente souffrait de troubles respiratoires simplement parce que son entourage fumait près d’elle », explique le Pr Alexandre Boko, spécialiste du sevrage tabagique. Ce phénomène peut entraîner des complications graves, allant jusqu’aux fausses couches. Une réalité encore sous-estimée dans de nombreux foyers.Derrière ces témoignages, un constat s’impose : le tabagisme féminin progresse, entraînant avec lui des conséquences sanitaires et sociales majeures. Entre dépendance, ignorance des risques et banalisation, femmes et enfants paient un lourd tribut.Face à cette situation, les spécialistes appellent à une prise de conscience collective. Sensibilisation, accompagnement médical et implication des familles apparaissent comme des leviers essentiels pour freiner ce fléau. Car au-delà des préjugés, une évidence demeure : le tabac n’épargne personne. Et ses premières victimes sont souvent les plus vulnérables.................................................................................................................Consommation de la chicha : effet de mode ? **media[278647]**De provenances diverses (Europe Perse, Inde ou Afrique), la chicha a fait son apparition en Côte d’Ivoire il y a quelques années. Jadis presque exclusivement consommée par les hommes, cette forme de tabac est de plus en plus prisée par les femmes et les jeunes filles. Mimétisme ou effet de mode, toujours est-il que les fumeurs de chicha courent de gros risques quand on sait qu’elle contient du monoxyde de carbone, du goudron et des produits toxiques pour la santé. Nonobstant cet état de fait, elles sont nombreuses, aujourd’hui, les femmes à consommer ce tabac.A la Riviera-N’Badon, Gislaine Kassy (30 ans) et deux amies entrepreneures s’y retrouvent, parfois les soirs, pour se passer un ou des câbles de chicha ; à tour de rôle. Nous les avons surprises le soir du 10 avril, assises autour d’une table, prenant plaisir à fumer à l’air libre de la chicha et laissant échapper de grosses bouffées de fumée. Elles ne sont nullement gênées par la présence des serveuses qui leur apportent à boire et ne se soucient guère de leur santé.« Mon petit ami fumait la chicha. Un jour, je l’ai essayée et depuis lors, je ne puis m’en passer. Voici comment j’ai commencé. J’aime bien le parfum de ce produit quand je l’aspire », affirme Gislaine Kassy qui dit être consciente des dangers de ce produit ; à travers des campagnes de sensibilisation menées ici et là. Mais avec ses amies, c’est difficile de s’en passer. « C’est devenu un effet de mode. Dans les maquis et bars, les femmes et jeunes filles consomment la chicha », a-t-elle révélé..................................................................................................................Elles sont de plus en plus stigmatisées **media[278645]**Voir une femme fumer dans nos sociétés africaines, surtout traditionnelles, est très mal perçu. Ce comportement est même considéré comme déviant. Les ‘’coupables’’ sont cataloguées comme des filles ou des femmes de mœurs légères. C’est pourquoi, la plupart de ces fumeuses, sauf quelques téméraires, s’adonnent à leur plaisir, à l’abri des regards indiscrets. Celles qui en sont accrocs, n’ont souvent pas le courage de se rendre dans les centres de soins, pour être débarrassée de leur vice : « Les femmes qui fument viennent difficilement nous voir alors que leur nombre ne fait que croitre. Mais en cas de complications ou sont victimes d’infections des poumons, elles se rendent, alors, dans un centre de soins », confie Dr Jean-Jacques Kouamé Dié, médecin, chargé d’études au, Programme National de Lutte contre le Tabagisme, l’Alcoolisme, la Toxicomanie et les autres Addictions (Pnlta). Il reconnaît qu’il est rare de voir des femmes fumer dans la rue comme les hommes. « Elles fument en groupes dans les bars et maquis », a-t-il indiqué.C’est pourquoi, le spécialiste appelle à davantage sensibiliser la gent féminine à abandonner la cigarette. Même s’il reconnait que le programme entreprend des actions remarquables, beaucoup reste encore à faire. « Nous avons un plan stratégique qu’on met en œuvre inspiré d’une convention cadre qui demande aux Etats qui l’on signé d’éduquer de former les populations et les sensibiliser. Chaque année, nous prévoyons des campagnes de sensibilisation, nous le faisons en termes de campagne de proximité, destinées aux femmes. Notre action a permis à certaines femmes d’arrêter de fumer », a-t-il affirmé. Les statistiques du Pnlta indique que de 20 à 24 ans, l’on enregistre, 0,6% de femmes fumeuses, de 25 à 29 ans, c’est 0, 9%, de 30 à 34 ans, nous avons 1,6%..................................................................................................................Des risques de cancers chez les femmes !**media[278643]**La cigarette expose fortement la femme aux cancers du sein, des poumons, de l’utérus, du col, et à bien d’autres pathologies. En outre, le tabagisme a des conséquences sur la procréation de la femme. En effet, prévient le Pr Alexandre Kouassi Boko, responsable de l’Unité de sevrage tabagique du Chu de Cocody, « Il réduit les chances d’une femme d’enfanter. Une femme en grossesse qui fume, peut perdre son bébé, en raison de complications ou de fausses couches ».A sa naissance, l’enfant peut avoir, fait encore savoir le spécialiste, un sous-poids, une taille en-dessous de la norme ; c’est ce qu’on appelle l’hypotrophie. Selon les études, précise le Pr Alexandre Kouassi Boko, l’enfant dont les parents fument, a un quotient intellectuel moyen, il est donc moins intelligent qu’un enfant de non-fumeur. « Il peut aussi souffrir de maux d’oreilles, de la rhinite », a-t-il précisé.Le spécialiste a, par ailleurs, invité les femmes à s’abstenir de fumer la chicha dont la consommation prend de l’ampleur depuis quelques années en Côte d’Ivoire. « La chicha est plus dangereuse, plus nocive que la cigarette. Une bouffée de chicha est plus dévastatrice qu’un paquet de cigarettes. Car une chicha, représente 20 ou 40 bâtons de cigarette. Toutes les deux nuisent à la santé de l’homme et conduisent à la mort », a-t-il averti.

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