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Se transformer pour transformer
Le Temps

Se transformer pour transformer

A Lausanne, le Forum Innovation Sociétale a interrogé une conviction pertinente: et si les transformations collectives passaient d’abord par une mutation intérieure? Débats, témoignages et remises en cause ont esquissé les contours d’un nouveau récit économique et humain Organisé par le Hub Entrepreneuriat et Innovation de l’Unil, le Forum Innovation Sociétale 2026 a rassemblé le 29 avril dernier à Lausanne un public nombreux et diversifié, venu réfléchir à des solutions concrètes face aux grands défis actuels. Loin des discours technologiques dominants, l’événement a mis en avant une innovation «discrète mais puissante», ancrée dans les réalités de terrain et portée par des trajectoires humaines. Au cœur des échanges: une idée exigeante, incontournable – la transformation du monde ne peut advenir sans transformation de soi. Une innovation qui part de l ’ intérieur Dès l’ouverture, la tonalité est donnée. L’innovation sociétale ne se mesure ni en levées de fonds ni en croissance rapide. Elle se construit dans la durée, au croisement d’expériences vécues, dans l’objectif final de faire évoluer les systèmes de pensées et les croyances pour le bien commun. Les témoignages des entrepreneuses sociétales Esther Mottier, directrice de Votre Cercle de Vie – projet agrotouristique engagé, et Sonja Betschart, cofondatrice de WeRobotics – organisation à but non lucratif qui met en relation des experts locaux dans les domaines des drones, des données et de l’intelligence artificielle, ont ainsi déplacé le regard. Ici, les projets importent moins que les parcours. Maladie, accident, remise en question existentielle deviennent des points de bascule où les fêlures humaines guident des parcours aussi inspirés qu’inspirants. «Sans transformation intérieure, l’action collective risque de reproduire les logiques qu’elle prétend dépasser», résume l’organisatrice du forum Emilie Romon Carnegie. Ce renversement du regard – du projet vers la personne – a constitué l’un des fils rouges de l’événement. Il traduit une volonté de rompre avec une approche «inflationniste» de l’innovation, centrée sur l’optimisation des outils, pour s’interroger sur l’importance de la cohérence personnelle de celles et ceux qui innovent. Le choc des idées: urgence écologique et crise des valeurs Le discours d’ouverture du physicien et philosophe Aurélien Barrau a profondément marqué les esprits. Dans une intervention sans concession, il a dressé un constat sombre de l’état du monde, entre effondrement écologique et banalisation des violences. Au-delà du diagnostic, son propos a déplacé le débat: il ne s’agit plus seulement de trouver des solutions techniques, mais de repenser en profondeur nos valeurs. «Le monde n’est pas donné, nous le bâtissons», rappelle-t-il en substance, appelant à un sursaut éthique et culturel. Face à cette «ultra-brutalité» contemporaine, l’orateur invite à sortir d’une logique purement utilitariste pour réhabiliter une forme de poésie du monde faite de relation, de sens et de responsabilité. Une invitation à penser autrement, plutôt qu’à produire davantage. Une intervention marquante de Aurélien Barrau, entre exigence scientifique et réflexion philosophique. — © Fabrice Ducrest Le chemin plutôt que la destination Parmi les idées fortes qui ont traversé les discussions, l’une d’entre elles revient avec insistance: «l’objectif est le cheminement, et non le seul résultat». Longtemps perçue comme une formule convenue, elle prend ici une dimension concrète. Les porteurs de projets sociétaux décrivent des processus longs, incertains, souvent semés d’obstacles. Mais c’est précisément dans cette durée que se construit la transformation. Car les systèmes n’évoluent pas par révolution mais par maturation. Cette vision implique une autre temporalité de l’innovation, à rebours de l’urgence économique. Elle valorise l’apprentissage, les détours, les rencontres. Elle suppose aussi une forme d’humilité: accepter de ne pas maîtriser l’issue, mais s’engager dans un processus. Repenser l’économie: de la rareté au partage Un second panel consacré au rapport à l’argent, auquel participait l’économiste Bruno Roche, a prolongé cette réflexion en interrogeant les fondements mêmes de l’économie. Pour le fondateur de l’école de pensée «Economics of Mutuality», ancien chef économique du groupe Mars, le modèle économique dominant reste prisonnier d’une logique de rareté, qui nourrit la peur du manque et alimente des comportements de compétition, d’extraction, voire d’extorsion — et, in fine, d’autodestruction. «L’économie ne devrait pas être la gestion de la rareté, mais le partage de l’abondance», tranche-t-il. Son approche, notamment développée au sein de sa fondation ONE Society, propose un changement de paradigme: reconnaître le rôle des biens non rivaux – capital social, humain et relationnel — dans la création de valeur, dont la richesse s’accroît à mesure qu’ils sont partagés. L’économie ne devrait pas être la gestion de la rareté, mais le partage de l’abondance Bruno Roche, économiste, fondateur de Economics of Mutuality «Plus on partage ces ressources, plus elles prennent de la valeur», insiste-t-il. Cette vision remet en cause la centralité de la création de valeur financière et invite à repenser les indicateurs de performance. Elle pose aussi une question politique: comment réformer un système économique qui tend à marginaliser toute tentative de dépasser la primauté de la logique financière? Entre inertie des systèmes et leviers d ’ action Le constat est largement partagé: malgré les risques avérés qu’elles font peser sur la société et l’environnement, les structures économiques actuelles, fondées sur la maximisation du profit, résistent à toute réforme. «Le système a des anticorps», observe Bruno Roche, soulignant la difficulté pour les initiatives innovantes de s’imposer dans un cadre contraignant. Face à cette inertie – hors chocs environnementaux ou sociaux susceptibles de forcer le changement – plusieurs leviers sont évoqués: l’action publique, via la régulation et la fiscalité, pour inciter aux comportements vertueux et pénaliser les pratiques prédatrices; et l’éducation, pour former une nouvelle génération d’acteurs économiques capables d’activer une croissance régénérative, intégrant les contraintes environnementales et la nature non rivale d’actifs non financiers – capital social et humain – dont la valeur s’accroît avec le partage. Mais au-delà des instruments, c’est encore une fois une transformation personnelle qui apparaît nécessaire. L’édition 2026 de ce forum souligne l’importance de cette transformation intérieure, parfois déclenchée par des accidents de la vie, comme la graine qui doit d’abord tomber en terre pour porter le fruit. Sur scène, une discussion engagée se construit autour des enjeux d’innovation, entre retours d’expérience et visions d’avenir. — © Fabrice Ducrest Une dynamique collective en émergence Malgré la gravité des constats, l’événement n’a pas sombré dans le pessimisme. Au contraire, il a mis en lumière une multitude d’initiatives, portées par des acteurs engagés, souvent dans l’ombre. La remise du Prix du Forum, financé par la Fondation Leenaards , à de jeunes entrepreneurs sociétaux a illustré cette dynamique. Elle témoigne d’un écosystème en mouvement, encore fragile, mais riche de potentialités. Porté notamment par Lukas Lauber, le projet associatif Coolinarik – qui vise à créer du lien social à travers la cuisine – a ainsi été plébiscité par le public. Le succès du forum – salle comble pour la troisième année consécutive – confirme également l’intérêt croissant pour ces questions. Il traduit une attente: celle de nouveaux récits capables de réconcilier performance économique et impact sociétal. Vers un nouveau récit En filigrane, le Forum Innovation Sociétale esquisse les contours d’un changement de paradigme. Moins spectaculaire que les grandes ruptures technologiques, mais potentiellement plus profond. Ce changement repose sur une double exigence: transformer les systèmes, certes, mais aussi se transformer soi-même. Une démarche exigeante, qui suppose de questionner ses propres croyances, ses modes d’action et son rapport au monde. Dans un contexte marqué par les crises, cette approche apparaît à la fois fragile et nécessaire. Comme le résume implicitement l’événement: l’innovation sociétale ne promet pas de solutions immédiates. Elle propose un chemin – incertain, exigeant, mais porteur de sens. De l’intime au collectif: cartographie d’un changement en profondeur. — © Anne-Raphaëlle de Barmon Voir le replay de l’événement

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