Le Temps
Le Forum des investisseurs institutionnels a réuni plus de 160 participants autour de plus de 20 spécialistes des marchés privés le 6 mai dernier au Musée olympique de Lausanne. Entre recherche de performance, gestion du risque et maîtrise des frais, cette 2e édition a mis en lumière l’intérêt marqué mais encore prudent des caisses de pension suisses pour les actifs non cotés «Les marchés privés ne sont pas une classe d’actifs homogène.» Dès les premiers échanges lors du Forum des investisseurs institutionnels (FII), organisé par 14 gérants d’actifs, en collaboration avec Le Temps , le décor est planté: infrastructure, dette privée, private equity, immobilier non coté. Derrière ces catégories d’investissements alternatifs se cachent des réalités très diverses, tant en matière de rendement que de liquidité, de gouvernance ou de risques. Face à une salle comble, une vingtaine d’experts, représentants de caisses de pension, consultants et spécialistes des marchés privés se sont succédé et ont débattu pour tenter de répondre à la question centrale: investir dans les marchés privés, fausse bonne idée ou réelle opportunité? Derrière l’intérêt croissant pour ces placements se cache un constat largement partagé: les marchés traditionnels ne permettent pas toujours de générer des performances suffisantes. Plusieurs facteurs, tels que les faibles rendements obligataires, les contraintes liées au vieillissement démographique, voire la concurrence accrue entre caisses de pension poussent les investisseurs institutionnels à rechercher de nouvelles sources de rendement. Pour Sébastien Brocard, de WTW, les infrastructures sont aujourd’hui les actifs privés qui rassurent le plus les caisses de pension helvétiques. Elles offrent des revenus stables, une bonne protection contre l’inflation ainsi qu’un caractère tangible. A l’inverse, la dette privée reste en retrait, même si elle progresse régulièrement dans les allocations stratégiques des acteurs institutionnels. Rendements sous pression La prudence est omniprésente dans les débats. Tous les intervenants rappellent que les marchés privés impliquent une liquidité réduite, un horizon de placement long et une complexité supérieure à celle des marchés publics. «Les caisses de pension qui ont vécu un stress de liquidité s’en souviennent», glisse ainsi un participant. Les risques apparaissent notamment lors de restructurations d’entreprises, de sorties d’employeurs ou de transferts vers des fondations collectives. Les limites réglementaires de l’OPP 2 (ordonnance fédérale) sont également évoquées: 15% pour les placements alternatifs, 10% pour les infrastructures et 5% pour les investissements les plus risqués, notamment les start-up. Mais dans les faits, peu de caisses atteignent ces plafonds aujourd’hui encore. Pour Marc Fournier, de Pittet Associés, le sujet dépasse la simple question des performances. «Il faut regarder la capacité de risque de chaque institution», insiste-t-il. Toutes les caisses ne disposent ni des mêmes ressources, ni du même horizon de placement. Certaines petites structures ne possèdent pas les compétences internes nécessaires pour analyser, sélectionner et suivre des produits parfois très complexes. Cette question de gouvernance revient comme un fil rouge tout au long du forum. Serge Ledermann évoque même «une véritable jungle» face à la multiplication des acteurs et des offres. Fondateur-administrateur de 1959 Advisors SA, il insiste: «Il ne faut pas se laisser vendre un produit ou céder aux effets de mode, mais aller chercher le bon produit!» Même prudence chez Mohammad Nadjafi, associé chez MBS Capital Advice SA. Pour lui, une stratégie d’investissement dans les marchés privés doit d’abord correspondre aux besoins réels de la caisse et à sa capacité de suivi. Il insiste également sur les risques d’exécution et sur la nécessité de réaliser des tests de stress de liquidité: «Une bonne stratégie peut échouer si son implémentation est mal maîtrisée.» Les intervenants rappellent aussi que les marchés privés ne constituent pas une solution miracle. Pascal Frei, de PPCmetrics, souligne que «la stratégie d’investissement crée la performance», davantage que la sophistication des produits eux-mêmes. Selon lui, une petite caisse de pension bien structurée peut aussi obtenir de bons résultats avec une allocation plus traditionnelle mêlant actions, obligations et immobilier. La stratégie d’investissement crée la performance Pascal Frei, de PPCmetrics Des caisses publiques présentes sur le podium confirment être déjà investies dans le private equity depuis plusieurs années. Comme la Caisse de pensions de la fonction publique du canton de Neuchâtel qui, selon sa directrice adjointe Nicole Laville, investit 4% de son allocation stratégique dans les marchés privés. Même constat pour la Caisse de pensions du canton du Jura avec 3%, où sa directrice, Nadège Bregnard, souligne l’importance de préserver le degré de couverture et de maintenir des niveaux de risque compatibles avec la mission et les contraintes de la caisse. Les institutions publiques bénéficient aussi d’un horizon de placement plus long grâce à la pérennité implicite de l’Etat. «On peut davantage accepter le risque d’illiquidité», constate Nadège Bregnard. Mais cette stabilité s’accompagne d’une autre contrainte: la pression politique et médiatique en cas d’erreur stratégique. Dans le secteur privé, Martin Roth, directeur de la Caisse de pensions Manor, rappelle que son institution investit dans le private equity depuis la fin des années 1990. Elle détient aujourd’hui environ 5% de son portefeuille dans cette classe d’actifs, auxquels s’ajoutent des infrastructures et de l’immobilier international. «Attention cependant à être patient et ne pas céder à la panique ou aux tendances soudaines. Et le choix d’un gérant ressemble à un mariage, relève-t-il, tant ces investissements s’inscrivent dans une durée d’au moins dix ans.» Alors autant très bien le choisir! En tant que président de l’ASIP, il précise que le rôle de l’association n’est pas d’influencer les caisses de pension dans le choix de leurs placements, mais bien de les soutenir via des actions de formation. Défi de la bonne gouvernance Quant aux défenseurs des marchés privés, le discours se veut plus offensif. Eric Thuillier, de Deep Wealth SA, estime que le private equity a beaucoup évolué et devient plus accessible et plus liquide que par le passé. Selon lui, les caisses de pension sont des investisseurs naturels pour cette classe d’actifs compte tenu de leur horizon de placement à long terme. Même optimisme du côté de Doris Chevalier, d’Infraboost, qui rappelle que les actifs d’infrastructures constituent «un pilier central du fonctionnement de nos sociétés». Elle insiste toutefois sur l’importance de la transparence (dont l’origine des fonds), de la gouvernance et de la qualité de structuration des projets. Pour Bertrand Mueller, de DAA, les marchés privés devraient continuer à gagner en importance avec «l’accélération de l’innovation» et la transformation de l’économie. A condition toutefois d’accepter des horizons de placement plus longs, des coûts plus élevés et une moindre liquidité. Enfin, Nicolas Schaeppi, Retraites Populaires, pointe le doigt sur les attentes de rendement qui doivent rester raisonnables afin d’éviter certaines désillusions. Tous les intervenants convergent finalement vers une même idée: les marchés privés offrent des opportunités réelles de diversification et de rendement, mais ils exigent aussi davantage de compétences, de patience et de gouvernance. La question n’est donc plus vraiment de savoir s’il faut y investir, mais quelles caisses peuvent se permettre de le faire et dans quelles proportions. «Prévoir, c’est compliqué, surtout l’avenir», a lancé Cédric Tille, reprenant une formule de l’humoriste Pierre Dac. Le professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) a rappelé que les prévisions du FMI sont revues à la baisse, tandis que les risques inflationnistes persistent dans un contexte de dettes publiques élevées. Les marchés anticipent désormais une remontée des taux, alors que le mandat des banques centrales reste avant tout la stabilité des prix (lire l’encadré). Inflation: la singularité suisse Délégué aux relations avec l’économie régionale au sein de la Banque nationale suisse, Jean-Marc Falter a rappelé que l’inflation helvétique demeure faible en comparaison internationale. Il a également insisté sur une caractéristique importante de l’inflation: «Nous pouvons avoir un taux d’inflation proche de zéro sans que tous les prix soient stables.». En Suisse, l’inflation dans les services est généralement positive, tandis que les prix des biens importés ont plutôt baissé ces dernières années. «Le panier représentatif de biens et de services consommés par les ménages privés en Suisse reflète ceci», résume-t-il. Lors de l’examen de la situation économique et monétaire de mars 2026, la BNS a maintenu son taux directeur à 0%. Elle anticipait une augmentation à court terme – elle a effectivement atteint 0,6% en avril. Jean-Marc Falter souligne que la BNS assimile la stabilité des prix à une hausse annuelle de l’indice suisse des prix à la consommation compris entre 0% et 2%. L’inflation actuelle tout comme la prévision conditionnelle d’inflation de la BNS se situent dans cette fourchette. Il rappelle aussi que l’institution dispose de deux instruments pour agir: les taux directeurs – le principal instrument de la BNS – et, en cas de nécessité, les interventions sur le marché des changes.
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