Dakaractu
Le temps n’est pas une simple succession de secondes ; il est le déploiement d’un dessein divin. Cent ans. Un siècle de vie accordé par le Maître des destins à un homme qui aura, plus que quiconque, appris aux Sénégalais et aux Africains à refuser le misérabilisme et à oser voir grand. Célébrer le centenaire du Président Abdoulaye Wade aujourd’hui, ce n’est pas seulement revisiter l’histoire d’un homme politique ; c’est contempler le passage d’un géant, d’un bâtisseur d’avenirs et d’un éveilleur de consciences. Ma rencontre avec le Président Wade appartient à ces mystères où la politique s’efface devant la pureté de l’humain et la transmission spirituelle. Je n’étais pas encore entré en politique. J’étais le jeune Directeur Général de l’IAM et, surtout, le fils de l’un de ses plus grands adversaires politiques, feu Mamba Guirassy, alors dignitaire du Parti Socialiste. Un autre homme aurait vu en moi le camp d’en face. Abdoulaye Wade, lui, a vu l’Afrique. Ce jour-là, au Palais de la République, il a revêtu la toge de l’IAM pour nous honorer, mettant à disposition motards et gardes rouges pour rehausser notre cérémonie de graduation. Sans ego, sans formalisme, il a transformé ce moment en une énième occasion de partager avec la jeunesse sa vision continentale. C’était cela, le génie de Wade : savoir écouter, être authentiquement proche et déceler la lumière là où d’autres cherchent des clivages. Cette capacité à capter l’étincelle au-delà des préjugés s’est révélée à nouveau lors des heures sombres de mon engagement pour Kédougou. Dépeint auprès de lui comme un séparatiste parce que je luttais pour que ma terre devienne une région minière forte, théorisant même Kédougou comme la future capitale du Sénégal, j’ai vu la foudre d’État s’abattre. Le nom de mon mouvement MFDK (Mouvement pour le Futur de Kédougou), qui ressemblait fort malheureusement au MFDC, fut interdit par la gendarmerie locale. J’étais un adepte d’Alvin Toffler qui parlait beaucoup de la troisième vague. Et je la voyais venir pour Kédougou. Accusé donc d’être à l’origine du soulèvement populaire qui suivit la mort tragique par balle du jeune Sinon Sidibé, j’étais l’homme à abattre. Pourtant, lors d’une tournée présidentielle à Kédougou, après m’avoir entendu défendre franchement, courageusement et sans masque la vision que j’avais pour nos jeunes, le Président Wade a surpris tout le monde. Il m’a invité à monter sur sa décapotable et m’a chuchoté : « Tu seras dans mon prochain gouvernement ». Quelques semaines plus tard, il me confiait le rôle de Porte-parole. En une fraction de seconde, son intelligence intuitive avait brisé toutes les suspicions des officines pour ne retenir que la sincérité du combat. Wade détestait le misérabilisme de l’esprit. Je me souviens de sa colère noire en Conseil des ministres, alors que je venais de lui répondre, en bon Sénégalais, que le budget pour le passage de l’analogique au numérique serait « très cher ». Il stoppa net la séance pendant de longues secondes avant de lancer : « Arrêtez ce misérabilisme ! Il n’y a rien de cher. Tout dépend de la hauteur et de la dignité de ta vision. » Ce jour-là, il m’a enseigné que les barrières économiques imposées par les institutions de Bretton Woods n’étaient que des illusions. C’est lui qui a bousculé ces mêmes institutions pour imposer l’idée que l’éducation n’est pas une dépense, mais un investissement majeur dans le capital humain. Des Cases des Tout-Petits, devenues un modèle mondial pour l’UNESCO, à la territorialisation des universités, des bourses étudiantes à l’essor de l’éducation privée, il croyait en l’intelligence africaine. Sa résistance était physique et intellectuelle. Alors que je lui confiais un jour, avec la fierté naïve d’un jeune ministre, que mes charges m’empêchaient de trouver le temps de lire, il me recadra en me confiant qu’il n’avait jamais passé une seule journée de sa vie sans ouvrir un livre. Même le 23 juin 2012, alors que Dakar était en feu, que je venais le voir troublé et profondément inquiet au Palais, il me dit avec une sérénité déconcertante que ce combat appartenait à ma génération et qu’il devait, lui, faire sa sieste. Rien ne pouvait ébranler son calme intérieur. Lorsque j’ai démissionné du gouvernement, usé par les adversités internes, c’est ce même Wade, humble et profondément paternel, qui m’a reçu pour me renouveler sa confiance. Cette épreuve, loin de nous éloigner, nous a rapprochés. Il m’a fait l’immense honneur, lors du tout dernier Conseil des ministres de son magistère, de me désigner comme son ultime Porte-parole historique. Il me faisait en effet l’honneur de parler en son nom à la presse nationale et internationale pour rendre compte du dernier Conseil des ministres. Wade a redonné à nos langues locales leur dignité républicaine, osant s’adresser au peuple dans sa propre langue parce qu’il savait que l’âme d’une nation réside dans ses verbes. Il était un homme de valeurs et d’équilibre. En pleine campagne électorale, alors qu’il était sûr de triompher, il a pris le temps de rendre visite à la maman du Président Abdou Diouf, un geste d’une humanité pure pour préserver la cohésion nationale. On l’a parfois dépeint à tort comme un homme radical, alors qu’il n’y avait pas plus doux et accessible que lui. Iconoclaste face aux puissances étrangères, il savait tenir tête contre vents et marées pour défendre l’Afrique, frôlant du doigt le rêve d’un premier gouvernement continental. Jamais je ne l’ai entendu dire qu’il était fatigué. Il m’interdisait de justifier mon absence en disant que je ne voulais pas le déranger. « Qui t’a dit que j’étais fatigué ? » me lançait-il. Il avait le temps pour tout le monde, respectant le protocole de l’État sans jamais rejeter ceux qui n’en comprenaient pas les règles. La place historique des femmes et des jeunes dans ses gouvernements reste le témoin vivant de son idéologie : le Wadisme, une doctrine de l’action, de l’audace et des infrastructures d’envergure. Wade, c’est le début des grands chantiers : grandes routes, AIBD, autoroute à péage, VDN, Monument de la Renaissance, les grands rendez-vous culturels, FESMAN, NEPAD… et j’en passe. Le jour de nos au revoir, sur le seuil de la porte du Palais, il m’a confié son dernier rêve : fonder son école. Une école différente, basée sur la relation traditionnelle de maître à disciple, pour transmettre le sens profond de ses combats. C’est cette même quête de transmission et cette absence totale de complexe générationnel qui expliquent, malgré la différence d’âge, son admiration, ses conseils et son soutien historique apportés à Ousmane Sonko, puis à l’élection du Chef de l’État, Bassirou Diomaye Faye. Comme Cheikh Anta Diop, Abdoulaye Wade a porté et assumé notre singularité africaine, jusque dans sa dimension spirituelle. Aujourd’hui, je lance un appel vibrant : je demande aux militants du PDS de sortir Abdoulaye Wade de la seule coquille partisane. Rendons-le au Sénégal, rendons-le à l’Afrique, rendons-le à l’humanité tout entière, car c’est là qu’est sa véritable demeure. J’invite chaque Sénégalais à réapprendre Wade, à le redécouvrir loin des passions politiques éphémères. Que vive le Président Abdoulaye Wade. Merci pour tout ce que vous avez donné. Hommage à vous, au nom de tous les miens, et au nom de la Nation sénégalaise tout entière. Moustapha Mamba Guirassy Ancien Ministre, Ancien Porte-parole du Président Abdoulaye Wade. www.dakaractu.com
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