Fraternité Matin
Il y a, chez Kadijatou Yoda, une forme de certitude tranquille, presque organique, qui s’est installée au fil des années, des essais, des désillusions aussi. Une conviction qui ne se proclame pas mais qui infuse chacun de ses propos.Pour la jeune femme au regard vif et à la parole posée, rencontrée à Port-Bouët en cette fin de mois de mai où l’air d’Abidjan hésite entre chaleur sèche et promesses d’orage, les entreprises ne souffrent pas seulement d’un manque de compétences ou d’opportunités.Elles souffrent surtout d’un angle mort. Celui de l’organisation, de la structuration, et de la reconnaissance de celles et ceux qui, dans l’ombre, assurent la mécanique invisible du quotidien.Responsable des ressources humaines, entrepreneure, fondatrice du cabinet Top Assistance & Conseils et initiatrice de la Journée de l’excellence administrative (Jea), Kadijatou Yoda s’est donné une mission qui dépasse largement son propre parcours.« Je veux redonner leurs lettres de noblesse aux métiers administratifs », dit-elle. Une ambition qui, chez elle, n’a rien d’un slogan. Elle ressemble davantage à une ligne de vie.Figure de proueDerrière le parcours, se dessine l’histoire d’une femme qui a fait de l’audace un moteur et de la valorisation des autres une boussole. Rien, pourtant, ne la prédestinait à devenir figure de proue d’un combat pour la reconnaissance des métiers dits « de support ».Bien avant les conférences, les réseaux professionnels et les initiatives structurées, Kadijatou Yoda était une élève fascinée par l’univers du secrétariat. Du lycée jusqu’au Bts en Secrétariat bureautique, elle s’imprègne d’un métier qu’elle refuse très tôt de réduire à une simple fonction d’exécution.« Ce métier, je ne l’ai pas seulement appris, je l’ai vécu », dit-elle aujourd’hui, comme si cette phrase contenait déjà toute la suite de son histoire.Lors d’un stage dans un hôtel cinq étoiles à Abidjan, elle découvre ce que signifie réellement l’assistanat de direction dans un environnement exigeant. Derrière le vernis du service et de l’accueil, elle observe une mécanique précise. À savoir l'anticipation permanente, la gestion des imprévus, la coordination des flux humains et informationnels, la discrétion absolue.« Rien d’accessoire », clame-t-elle. Tout est stratégique. Elle comprend, presque intuitivement, que ces fonctions sont en réalité des centres nerveux des organisations.Très tôt, une idée s’impose à elle. « Les professionnels administratifs ne sont pas des figures secondaires. Ils sont les architectes silencieux de l’efficacité », déclare-t-elle dans un grand sourire.Mais cette intuition se heurte rapidement à une réalité sociale plus rugueuse. Les métiers de l’assistanat souffrent d’une image dévalorisée, parfois caricaturale. En 2011, à peine diplômée, elle décide d’ouvrir un groupe sur le réseau Facebook, « Assistant(e)s de direction ». L’objectif est simple.CaricaturaleIl s'agit pour elle de créer un espace d’échange entre pairs, partager des expériences, des conseils, des opportunités. Une initiative presque artisanale, portée par une conviction encore diffuse.Trois ans plus tard, elle franchit un cap en lançant le blog « Top Assistants ». Le ton change légèrement, l’ambition aussi. Il ne s’agit plus seulement de relier des professionnels entre eux, mais de bâtir une culture, de proposer une autre narration de ces métiers.Ce geste naît d’un constat qu’elle raconte sans détour. « On entendait que l’assistanat consistait simplement à servir le café du directeur », affirme-t-elle.Une phrase qu’elle laisse tomber sans colère , mais avec une forme de lassitude . Comme si elle avait trop souvent entendu cette réduction pour encore s’en étonner.Pour elle, cette perception est non seulement injuste, mais surtout dangereuse, car elle invisibilise une part essentielle de la performance des entreprises. Celles et ceux qui planifient, organisent, filtrent, structurent, absorbent les urgences et rendent possible ce qui, vu de l’extérieur, semble fluide.Comme beaucoup de trajectoires marquantes, la sienne n’a pourtant rien d’un récit linéaire. Il y eu des périodes de doute, des projets ralentis, des portes qui se ferment sans explication claire, des désillusions professionnelles qui s’accumulent sans forcément faire bruit. Elle évoque ces moments avec une sobriété qui évite tout pathos. Des échecs, dit-elle simplement. Puis des remises en question.**media[282850]**C’est lors d’un panel, presque par hasard, qu’un basculement s’opère. Une intervenante parle longuement de l’audace. Le mot revient plusieurs fois, presque comme un refrain. Et chez elle, quelque chose se décale. « J’ai compris que ce qui me manquait réellement, ce n’était ni les compétences ni les idées, mais l’audace », confie-t-elle.L’audace d’assumer une vision. L’audace de transformer une intuition en projet concret. L’audace, surtout, de sortir du cadre pour proposer autre chose.De cette prise de conscience naît la Journée de l’excellence administrative (Jea). Prévue le 27 juin à l’Azalaï Hôtel Abidjan, l’initiative se présente comme un espace hybride qui attache dans la même gerbe la formation, l'inspiration, le réseau et la reconnaissance. Une journée pensée comme une respiration dans un univers professionnel souvent contraint.Les thématiques annoncées traduisent cette volonté d’actualisation et se décline en leadership, intelligence artificielle, gestion du stress, communication, posture professionnelle. Autant de sujets qui témoignent d’un monde du travail en mutation rapide, auquel les fonctions support doivent s’adapter sans perdre leur identité.Pour Kadijatou Yoda, la Jea n’est pas un événement supplémentaire dans un calendrier déjà saturé. C’est une plateforme de repositionnement. Une tentative de redonner de la centralité à des métiers souvent perçus comme périphériques.L’ambition dépasse déjà les frontières ivoiriennes. Une démarche de labellisation auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (Oapi) est engagée, signe d’une volonté d’inscrire le projet dans une dynamique continentale. Derrière cette démarche administrative, il y a une idée plus large qui est de faire exister un standard, une reconnaissance, une continuité.Dans sa vie personnelle, Kadijatou Yoda revendique une organisation rigoureuse, presque militante, de son temps. Épouse, mère de plusieurs enfants, dirigeante, porteuse de projets, elle évoque une discipline nourrie par la foi et par un entourage qu’elle décrit comme essentiel.Elle rend un hommage appuyé à son époux, présenté comme un soutien constant, un repère, parfois même un coach discret dans les moments de doute. Elle parle aussi de son équipe, engagée dans la préparation de la Jea comme d’un prolongement naturel de son engagement.En dehors de ses activités professionnelles, elle cultive une curiosité constante. Lectrice assidue, adepte de podcasts, membre de Toast masters International, elle travaille l’art oratoire comme un outil d’affirmation et de confiance. Par la parole, elle cherche moins à impressionner qu’à transmettre, structurer et clarifier.Ce qui anime profondément Kadijatou Yoda, au-delà des projets et des structures, c’est la transformation intérieure des personnes qu’elle accompagne. Une forme de déplacement discret mais durable dans la manière dont les professionnels se perçoivent eux-mêmes.Son souhait le plus simple, mais peut-être le plus ambitieux, est de voir les assistants, secrétaires et acteurs des fonctions support prendre pleinement conscience de leur rôle réel dans les organisations. « On ne vient pas à la Jea pour assister. On y vient pour grandir », résume-t-elle.À travers son parcours, Kadijatou Yoda incarne une génération de femmes africaines qui transforment leurs expériences individuelles en projets collectifs, et leurs contraintes en leviers d’action.Sans emphase, avec méthode et constance, elle rappelle une évidence souvent oubliée qui est que les métiers les plus discrets sont parfois ceux qui rendent possibles les plus grandes réussites.
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