Le Temps
Des scientifiques du CERN ont acheminé un nuage de 92 antiprotons d'un bout à l'autre du site, mardi à Genève. Une prouesse technique, préparatoire à des études approfondies sur la composition de l'Univers Des scientifiques du CERN (Organisation européenne pour la recherche nucléaire) sont parvenus, mardi à Genève, à transporter de l'antimatière dans un camion. Il s'agit d'une première mondiale, indique le laboratoire dans un communiqué. La quantité d'antimatière transportée est infime. C'est un nuage de 92 antiprotons qui a voyagé avec succès durant une demi-heure à l'arrière d'un camion, d'un bout à l'autre du site du CERN. L'opération de chargement puis de déchargement de la cargaison a pris un peu moins de trois heures. Les antiprotons étaient confinés dans un dispositif spécial, appelé piège de Penning, comprenant un aimant supraconducteur, un système de refroidissement cryogénique à l'hélium liquide, des sources en énergie et une chambre à vide dans laquelle les antiparticules étaient contenues grâce à des champs magnétiques et électriques. Ce transport d'antimatière est un «tour de force», note le CERN dans son communiqué. En effet, l'antimatière et la matière s'annihilent mutuellement quand elles se rencontrent, produisant de l'énergie. Comme notre univers est composé de matière, le moindre contact des antiparticules avec l'environnement provoque leur destruction. Lire aussi: Antiproton Express, ou comment expédier la matière la plus fugitive (et chère) du monde Ce sont les équipes de l'expérience BASE qui sont à l'origine de la prouesse. Les scientifiques de cette unité travaillent à mesurer précisément les propriétés des antiprotons qui sont fabriqués dans l'usine à antimatière du laboratoire. Il s'agit de l'unique endroit au monde capable de produire des antiprotons. Une clé pour comprendre le fonctionnement de l'Univers La mesure précise des antiprotons - des particules qui, par rapport aux protons, présentent des charges et des moments magnétiques inversés - pourrait permettre de répondre à une question qui taraude les physiciens depuis plusieurs décennies: pourquoi l'Univers est composé de matière? En effet, selon les lois de la physique, matière et antimatière doivent avoir été créées en quantités égales lors du Big Bang. Les particules et les antiparticules auraient donc dû rapidement s'annihiler mutuellement, laissant derrière elle un Univers «vide». Or, il n'en est rien. La matière a eu le dessus. Les scientifiques soupçonnent donc qu'il existe des différences invisibles qui pourraient expliquer pourquoi la matière l'a emporté. Lire enfin: Et si l’antimatière renversait le modèle standard de l’Univers? Première étape vers un transport de grande ampleur Mesurer les propriétés d'antiprotons n'est toutefois pas une mince affaire. Au CERN, les conditions ne sont pas idéales. Les machines de l'usine à antimatière génèrent des fluctuations de champ magnétique «qui limitent la précision des mesures», relève Stéphane Ulmer, porte-parole de l'expérience BASE, cité dans le communiqué. D'où l'importance de pouvoir transporter les antiprotons pour les acheminer dans des lieux mieux adaptés. Le but est «de les livrer à nos laboratoires de précision à l'Université Heinrich-Heine de Düsseldorf, à l'Université Leibniz de Hanovre ou peut-être dans d'autres laboratoires», souligne Christian Smorra, chef du projet. Les scientifiques étudient les possibilités qui s'offrent à eux afin que les antiprotons puissent voyager à l'arrière d'un camion pendant au moins huit heures. Le défi le plus important sera ensuite à l'arrivée, lorsqu'il faudra transférer les antiprotons jusqu'à l'expérience sans qu'ils disparaissent, avertit le CERN. «Transporter l'antimatière est une entreprise innovante et ambitieuse», souligne Gautier Hamel de Monchenault, directeur de la recherche et du calcul scientifique au CERN. «Nous sommes au début d'une formidable aventure scientifique qui nous permettra d'approfondir nos connaissances sur l'antimatière», ajoute-t-il. Lire aussi: Le CERN pourra-t-il conserver sa suprématie sur la physique des particules? L'utilisation d'antimatière pour fabriquer une bombe dévastatrice a fourni la trame du livre «Illuminati», de l'écrivain Dan Brown et du film qui en a été tiré. L'action se déroule au CERN. Mardi, les quantités d'antiprotons manipulés étaient toutefois bien trop petites pour coller au scénario imaginé par l'auteur américain.
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