Le Temps
Samedi à Verbier, l’emblématique finale du Freeride World Tour est susceptible de sacrer des Françaises et des Français dans chacune de ses quatre catégories. Cela perpétuerait une longue tradition… Et encouragerait les responsables des Jeux olympiques 2030 à inclure la discipline au programme? Bien sûr, Lou Barin avait déjà visionné d’innombrables runs de l’Xtreme de Verbier. Mais avant cette semaine, la skieuse de 27 ans n’était jamais venue sur place. C’est mercredi, à trois jours de la finale du Freeride World Tour prévue samedi (dès 8h45), qu’elle a pour la première fois contemplé le Bec des Rosses en vrai, depuis le col des Gentianes. «Je m’attendais à quelque chose, mais wow, j’ai vraiment été impressionnée, avoue-t-elle. J’ai beaucoup, beaucoup d’idées, il y a tellement de choses à faire sur cette face…» Pour sa première saison dans l’élite de la discipline, la Grenobloise s’est immédiatement hissée au rang des prétendantes au titre en ski femmes, où elle est actuellement classée deuxième derrière la Valaisanne Sybille Blanjean. Sa camarade Zoé Delzoppo peut aussi rêver de victoire, comme d’autres de leurs compatriotes dans toutes les catégories. Ugo Troubat est actuellement quatrième en ski hommes; Noémie Equy et Anna Martinez deuxième et troisième en snowboard femmes; Victor de Le Rue et Sacha Balicco premier et troisième en snowboard hommes. La profondeur de la délégation hexagonale ne s’arrête pas là: sur les 12 athlètes hexagonaux qui ont participé au Freeride World Tour cet hiver (un record), pas moins de neuf se sont qualifiés pour les deux étapes finales en Alaska et à Verbier (un autre record). Il n’y aura que six Américains, quatre Canadiens et trois Suisses au départ de l’Xtreme ce samedi. Des pionniers restés actifs Cette surreprésentation ne date pas d’hier. Les freeriders français ont remporté 23 des 72 titres distribués depuis la création du Freeride World Tour en 2008, loin devant ceux des Etats-Unis (13), de l’Autriche (8) et de la Suisse (7). «Il y a en France une culture bien installée de la discipline, fait remarquer Noémie Equy, tenante du titre en snowboard. Même moi qui n’ai commencé à pratiquer le freeride qu’il y a 4 ans, je suivais un peu les résultats de Xavier de Le Rue [trois fois champion entre 2008 et 2010] et plus tard de Marion Haerty [quatre fois championne entre 2017 et 2021]. Chaque génération a inspiré la suivante, jusqu’à aujourd’hui…» Lire aussi: En van vers l’élite du freeride: le «chemin de vie absurde» de Paul de Pourtalès Avant même la sportivisation du freeride, avec ses règlements, ses compétitions standardisées, son intégration dans le giron de la Fédération internationale de ski, il existait en France une longue tradition de la pratique du ski hors piste, pas seulement à Chamonix, haut lieu de l’alpinisme en Europe. A La Grave, dans les Hautes-Alpes, un téléphérique emmène en trente minutes les amateurs de poudreuse à 3200 mètres, sans piste damée pour redescendre. La Clusaz, en Haute-Savoie, s’autoproclame «paradis du freeski». De nombreux champions sont issus des environs de Val Thorens, où le FWT fait étape depuis quelques années. «Nos montagnes sont très adaptées au freeride, mais je ne crois pas que ce soit une particularité française – vous êtes bien servis en Suisse aussi, et les Autrichiens n’ont pas à se plaindre non plus», sourit Xavier Troubat depuis Verbier, où il assistera à la première de son fils Ugo sur le Bec des Rosses. Lui a fait de la compétition jusqu’en 2005, année du premier Xtreme. Il était de ces pionniers qui ne se sont pas contentés d’inspirer les générations suivantes par leurs exploits: ils ont structuré la discipline en créant des clubs, des plans d’entraînement, des programmes de développement. Lire aussi: Comme le snowboardeur Cody Bramwell, les riders de l’Xtreme de Verbier continuent de subjuguer «Autour de 2014, mon fils et certains de ses amis adolescents souhaitaient apprendre à pratiquer le freeride, retrace-t-il. J’ai pris conscience qu’il existait une demande mais pas d’offre.» Dans la foulée, il fonde une académie aux Arcs. On y distille une formation complète pour sortir des pistes en maximisant sa sécurité, on y progresse en passant du temps sur des trampolines, dans des salles de musculation et auprès de préparateurs mentaux. «Tout ce dont les freeriders de ma génération auraient eu besoin, même si on n’en avait pas conscience à l’époque», s’amuse Xavier Troubat. Devenir olympique C’est aussi au milieu des années 2010 que la FWT Academy est née à Verbier , permettant à différents athlètes suisses de suivre tout un cursus pensé pour le freeride plutôt que de se convertir à la discipline sur le tard, après des années de ski alpin ou de freestyle. Mais la France bénéficie d’une autre échelle d’action, selon Noémie Equy, membre de Freeski Belleville, une structure créée dès 2011 par Antoine Diet, un autre pionnier. «Il y a des clubs dans différentes régions de nos montagnes, chacun avec sa propre émulation, et tous sortent des bons riders.» Lire aussi: En trente ans, l’Xtreme de Verbier a fait du freeride une discipline grand public Selon elle, le mouvement n’est pas en passe de s’essouffler. Il devient possible en France de choisir le freeride comme sport à part entière dès l’adolescence dans un nombre croissant de stations. «Or, c’est une pratique qui requiert de l’expérience. Plus tôt on peut profiter des conseils de coachs qualifiés, plus vite on peut soi-même atteindre un bon niveau. Moi-même, si j’avais pu intégrer un club de freeride quand j’ai commencé le snowboard, je l’aurais fait, mais ça n’existait pas encore et je suis passée par le freestyle…» Les responsables de la discipline assurent que ce type de profil se raréfiera, mais il demeure aujourd’hui assez commun sur le Freeride World Tour. Lou Barin, la néophyte de 27 ans, a aussi derrière elle une carrière de freestyleuse qui l’a notamment amenée à participer aux Jeux olympiques de Pyeongchang en 2018. Aujourd’hui, elle peut rêver de vivre «[ses] deuxièmes JO, dans une deuxième discipline, à la maison» – le freeride travaille en effet à intégrer le programme de l’édition 2030 dans les Alpes françaises. Aux dernières nouvelles, le comité d’organisation présidé par Edgar Grospiron, ancien skieur de bosses, tranchera au mois de juin. D’ici-là, les freeriders français estiment avoir un coup à jouer: la perspective de médailles nationales a son importance dans ce genre de décisions. Ils chercheront à faire passer le message de leurs plus belles lignes sur le Bec des Rosses.
Go to News Site